Manuscrit original inédit
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Chapitre 1
La gueuse
Le poste 14
Quand la gueuse a quitté la table, Lise Varenne a pensé à un défaut de capteur. Elle regardait pourtant la fonte, pas l'écran. Il lui a fallu cette première explication fausse pour supporter ce qu'elle voyait.
Quatre-vingt-sept kilos trois. Un bloc trapézoïdal à poignée soudée, peint en jaune, dont on se servait pour contrôler les cellules de charge. Deux semaines auparavant, un intérimaire s'était coincé le pouce sous ce bloc. Il avait vomi de douleur dans le caniveau technique.
La gueuse s'est élevée de trois centimètres. Une mince bande d'air la séparait de la table. Elle a dérivé vers la gauche.
Lise a frappé l'arrêt d'urgence. Le moteur s'est tu ; le bloc est retombé et le choc lui a traversé les tibias. Au fond du hall, un chariot reculait. Une meuleuse a repris derrière la cloison. Personne n'avait remarqué que quelque chose venait de manquer à l'ordre habituel des poids.
Elle a gardé la main sur le bouton. Sur l'écran, la courbe avait plongé presque à zéro avant de remonter avec une pointe irrégulière. En temps ordinaire, elle aurait inscrit mesure polluée. Elle a levé les yeux vers la passerelle vitrée. Vide.
Depuis quatre ans, le poste 14 était le sien. Elle y mettait au point des ensembles vibro-mécaniques pour le port et les chantiers : structures lourdes, berceaux, brides, amortisseurs. Elle savait reconnaître une contrainte mal répartie au tremblement d'un bâti. Lorsqu'elle touchait une carcasse et disait qu'elle travaillait de travers, les ingénieurs lui demandaient les mesures ; ensuite ils revenaient lui demander de la toucher encore.
Elle avait quarante et un ans, un badge bleu et l'habitude de parler aux pièces quand elle était seule. Cela faisait rire l'atelier. Ce lundi-là, sous la pluie de Montoir, elle n'a rien trouvé à dire au bloc de fonte.
Elle a relancé l'essai.
Sous la gueuse, un montage de rebut occupait le centre de la table. Elle l'avait assemblé à midi : trois couronnes décalées, deux bagues de céramique, une cage en alliage léger autour d'un noyau creux. Les pièces venaient de la caisse des ratés. Hassan aurait appelé cela un insecte ; elle avait fait plus laid sans qu'il s'y intéresse.
Le dessin, en revanche, elle ne le lui aurait pas montré. Depuis deux ans, des formes lui restaient au réveil. Des assemblages dont elle connaissait les orientations sans avoir calculé leur raison. Elle les traçait sur un ticket, une enveloppe, puis les jetait presque toujours. Raconter qu'on avait rêvé d'une bague de céramique à la pause ne promettait pas une conversation heureuse.
Il y avait davantage que l'image. Certains matins, ses poignets restaient courbés autour d'un objet absent. Elle sentait dans les jambes, au creux du ventre, l'effort d'une position qu'elle n'avait pas prise. Elle se retournait dans son lit, contrariée de ne pas pouvoir appeler cela simplement du sommeil. Elle aurait voulu des rêves ordinaires, même pénibles : un retard, un homme, son père encore vivant qui lui demandait un outil. Quelque chose qu'on puisse oublier en faisant du café.
Le moteur de stimulation a repris sa pulsation basse. La mesure s'est stabilisée près de quatre-vingt-sept kilos, puis a diminué : soixante-sept, trente et un, quatre. Lise a regardé la table.
La bande d'air était revenue.
Elle s'est penchée. Ses doigts se sont avancés avant qu'elle pense à ce qu'ils faisaient. Elle a passé la main sous la fonte ; rien ne la soutenait, rien qu'elle puisse voir ou sentir. Elle l'a retirée aussitôt, avec un retard de peur qui lui a donné froid.
Un badge a claqué à l'entrée du hall. Elle a coupé. Le bloc est retombé.
— T'as vu mon jeu de cales ?
Hassan Benali se tenait au bout de la travée. Il a regardé sa main sur le bouton, puis son visage.
— T'as une tête de cadavre.
— J'ai mal dormi.
— Tu dors jamais.
Il s'est approché, a repéré les cales dans un bac et s'est arrêté devant le montage.
— C'est quoi ?
— Un truc à moi.
Il a pris ses cales. Ils avaient assez travaillé ensemble pour qu'il sache traduire cette réponse.
— Si tu fais encore sauter un capteur, c'est pas moi qui couvre.
Elle a attendu deux minutes après son départ. Puis elle a tiré le rideau souple du poste et débranché la caméra de surveillance du procédé. Elle savait que l'interruption laisserait une trace. Elle a recommencé quand même.
Ce qui a refusé de peser
En fin d'après-midi, le défaut de capteur n'était plus une explication possible. Lise avait changé de sondes et de table, isolé la ligne, vérifié l'alimentation. Sans son berceau, la fonte restait posée. Avec lui, la mesure chutait. Il suffisait de retirer une bague pour que l'effet cesse ; il revenait lorsqu'elle la remettait en place.
Elle avait filmé le sixième essai. Au suivant, les cales placées sous la masse s'étaient libérées. Un réglet passait entre la table et le bloc. Ces vérifications ne lui apprenaient pas ce qui se produisait. Elles lui retiraient, une à une, les erreurs auxquelles elle aurait pu attribuer sa journée.
Au neuvième essai, elle a poussé doucement la poignée latérale. Le bloc se déplaçait sans tirer vers le sol. Mais, pour l'arrêter, il fallait encore retenir ses quatre-vingt-sept kilos de fonte. Elle a compris la différence trop tard. La poignée lui a tordu deux doigts de la main gauche ; elle l'a lâchée, a heurté le chariot d'outils et fait tomber une boîte de rondelles. Lorsqu'elle a coupé, le bloc a cogné de biais sur la table.
Elle s'est assise. Ses doigts gonflaient. Ce qui flottait pouvait encore lui broyer la main ; elle ne voulait pas de cette leçon, mais c'était la seule qu'elle fût certaine d'avoir comprise.
Le hall se vidait. Entre les montants de la baie, les portiques noirs se perdaient dans la pluie. Elle aurait pu appeler Hassan. Il serait revenu avec cette indignation familière qui lui permettait de s'inquiéter pour elle sans employer le mot. Elle a gardé le téléphone sur ses genoux.
Le ridicule lui faisait presque autant peur que la blessure. On lui demanderait de recommencer devant un chef, puis devant un autre. Si rien ne se passait, elle resterait la femme qui avait vu voler la gueuse. Si le phénomène se reproduisait, elle ne savait pas davantage ce qu'il resterait d'elle dans l'explication qu'on en donnerait. Elle avait passé assez d'heures à résoudre des problèmes pour d'autres pour connaître la vitesse à laquelle un travail changeait de propriétaire lorsqu'on commençait à le trouver intéressant.
Cette méfiance ne la rendait pas généreuse. Elle voulait être seule encore un peu avec ce qu'elle avait fait. Elle pouvait admettre cela, assise devant le bloc, sans devoir décider si c'était une faute.
Elle a rempli trois pages de mesures et de dessins dans un carnet quadrillé : heures, fréquence, positions, température, dérive. Puis elle les a arrachées, pliées et glissées dans sa chaussette. La cachette était absurde. Elle lui a paru meilleure que son sac.
Sur la fiche officielle, elle a écrit : « Instabilité lecture cellule C3. Reprise demain. »
Elle a relu. Le mensonge était petit, propre, presque conforme à ce qu'elle aurait cru le matin. Elle a signé.
Le pont
Marianne avait appelé deux fois. Lise l'a rappelée avant de reprendre la route vers le pont de Saint-Nazaire. La pluie battait le toit de la Twingo ; au bout du parking, un homme cherchait sa voiture avec une veste sur la tête.
— Enfin, a dit sa sœur.
— J'étais au travail.
— Maman te cherchait.
— Pourquoi ?
— Elle a soixante-dix ans. Ça l'occupe.
Marianne avait trois ans de moins qu'elle et enseignait l'histoire-géographie à Pornichet. Elle aimait que les choses puissent s'expliquer. Elles s'aimaient bien ; cette disposition suffisait souvent à les séparer.
Elle a demandé si Lise venait dimanche.
— J'ai peut-être de l'astreinte.
— Tu ne sais jamais.
Lise a fait tourner la clé sans démarrer.
— Maman veut vendre l'appartement de papa, a repris Marianne. Elle en a reparlé.
L'appartement était vide depuis huit mois. André Varenne était mort un matin de novembre, d'un infarctus, entre la cuisine et la salle de bains. En chaussettes. C'était le détail auquel Lise revenait malgré elle. Il avait passé quinze ans comme docker, puis conduit des chariots sur les quais ; elle l'avait presque toujours vu chaussé pour quelque chose. Le retrouver dans sa mémoire sans chaussures la laissait sans défense.
— On en parle dimanche, a-t-elle dit.
Marianne aurait pu relever qu'elle venait d'accepter l'invitation. Elle lui a seulement demandé si elle dormait.
— Tu as ta voix des mauvais jours, tu sais.
— Ma voix ?
— Celle que tu prends pour qu'on raccroche.
Elles se sont quittées moins sèchement que Lise ne l'aurait souhaité. Elle a roulé jusqu'au pont. Au-dessus de l'eau, les haubans disparaissaient dans le haut du pare-brise. La voiture pesait, les pneus tenaient, les autres conduisaient comme des gens auxquels la chaussée n'avait encore jamais manqué.
Chez elle, au quinzième étage des Balcons de l'Estuaire, elle a trouvé la baie trop grande. Les feux du port, la raffinerie lointaine, l'eau noire lui tenaient habituellement compagnie. Elle a tiré le rideau sans le fermer tout à fait, posé son sac et sorti les pages de sa chaussette.
La vidéo était sur le téléphone. Elle l'a regardée treize fois. À la sixième, le centre du berceau lui a paru se resserrer juste avant la levée. Elle a agrandi l'image. Le mouvement ne devenait pas plus certain ; le grain de la vidéo se déplaçait avec lui. Elle ne pouvait pas le mesurer. Pourtant, lorsqu'elle a ouvert son vieux cahier à spirale, elle a compris ce qu'elle aurait changé au montage.
Elle a dessiné longtemps. Après minuit, elle a mangé du comté debout, s'est fait un café qu'elle a laissé refroidir, puis en a renversé sur la page. En essuyant, elle s'est mise à rire. Une femme seule dans sa cuisine, avec des doigts enflés, du fromage sec et la possibilité de faire flotter quatre-vingt-sept kilos : elle aurait voulu que son père la voie. Elle ne savait même pas s'il aurait trouvé cela drôle.
Elle s'est allongée sur le canapé avec le cahier sur le ventre.
Dans le rêve, aucune pièce ne tenait en entier. Des lignes apparaissaient, s'arrêtaient ; Lise savait où l'une devait passer et où une autre ne devait rien toucher. Deux couronnes s'écartaient, une bague pivotait. Un espace se déplaçait d'une largeur d'ongle. Elle n'observait pas ce mouvement de l'extérieur. Elle l'éprouvait dans ses poignets, comme l'ajustement d'une charge qu'on porte à deux et dont le partenaire aurait disparu.
Elle s'est réveillée assise, la nuque mouillée. Elle avait dit encore. À qui, elle n'en savait rien. Il faisait nuit.
L'aube
Le veilleur a levé la tête de son polar lorsqu'elle a badgé.
— T'as oublié quoi ?
— Ma dignité.
— Si tu la retrouves, tu me dis où.
Elle lui a souri trop tard. Dans le hall vide, la pluie frappait la toiture et les installations du port ronflaient au loin. Elle préférait souvent cette heure : aucune voix ne lui demandait de rendre son travail intelligible, elle pouvait commencer par le faire.
Ce matin, cette liberté lui a fait peur. Elle savait quels gestes elle allait accomplir.
Un huitième de tour sur une couronne, une bague déplacée, la pièce de céramique retournée. Elle a retiré une rondelle. Le vide au centre s'était décalé de quelques millimètres. Elle a regardé le dessin, puis le montage ; elle avait moins l'impression de chercher que de vérifier un travail déjà fait ailleurs, pendant qu'elle dormait.
La gueuse mise en place, elle a relancé.
La lecture a chuté à quarante-deux, neuf, puis huit dixièmes de kilo. Le bloc s'est élevé de vingt centimètres.
Il flottait devant son ventre. Lise l'a regardé avec une joie brutale, presque grossière, dont elle aurait eu honte devant un témoin. Elle l'avait fait. Pendant quelques secondes, cette certitude lui a suffi.
Elle a poussé la fonte du bout des doigts. Elle dérivait lentement. Lorsque Lise a voulu freiner la poignée, elle a retrouvé l'inertie oubliée de la veille. Le mouvement lui a tiré l'épaule et l'a plaquée contre le bâti. Elle a lâché, mordu sa manche et cherché le bouton de la main valide.
La gueuse approchait du bord. Elle a coupé trop tard pour qu'elle retombe à plat. Deux brides ont sauté ; une clé a ricoché sur le béton. La gaine de protection du panneau droit s'est fendue.
Nadège s'est arrêtée avec son chariot d'entretien à l'entrée du hall.
— Bon sang. Ça va ?
Lise a montré sa main.
— J'ai fait tomber cette masse-là.
— Toute seule ?
— Tu vois quelqu'un d'autre ?
Nadège a laissé le chariot et s'est approchée. Elle a regardé les dégâts, puis Lise.
— T'as toujours eu un talent particulier pour te démolir avant sept heures.
Elle l'a aidée à amener une palette et à remettre le bloc en place avec le palan. Lise travaillait de la main droite. Nadège n'a pas posé de question sur cette maladresse, ce qui la rendait plus difficile à supporter.
— Et ça ? a-t-elle demandé en désignant le berceau.
— Une parade anti-catastrophe.
— Eh bien, il ne marche pas.
— Non. Pas encore.
Le chariot s'est éloigné. Lise a attendu que les roues cessent de grincer. La douleur battait dans ses doigts. Elle avait échappé deux fois à un accident plus grave ; sa première envie était de recommencer.
Elle a fermé le poste, tiré le rideau et mis son téléphone en mode avion. Avant de refaire un essai, elle allait fabriquer un double.
Le double
Elle savait reproduire vite un assemblage. Au matin, cette habileté l'a rassurée davantage que le dessin dont elle ne comprenait pas l'origine. Peser les pièces, vérifier leurs orientations, retrouver le même serrage : ses gestes lui appartenaient.
Les deux berceaux posés côte à côte différaient à peine. Elle a pris deux masses de vingt kilos, renoncé pour l'instant à la gueuse. Sur le premier montage, la charge a diminué et le bloc a flotté à la hauteur d'un doigt. Sur le second, il est resté en place.
Elle a interverti les masses, les câbles, les alimentations. Le premier fonctionnait toujours. L'autre ne produisait rien.
Pendant quarante minutes, elle a cherché une différence. Elle en trouverait une, forcément. Des assemblages de rebut n'étaient jamais identiques ; elle n'avait pas encore regardé au bon endroit. Elle s'est répétée cette explication jusqu'au moment où elle a compris qu'elle s'en servait pour éviter de penser à sa nuit.
Elle connaissait un montage de l'intérieur. Elle avait copié l'autre.
Cela ne prouvait rien. Elle a fermé les yeux, appuyée au bâti, et attendu que passe cette idée dont elle ne voulait pas. Quand elle les a rouverts, les deux objets étaient toujours là, également laids, également faits de ses mains. Un seul fonctionnait.
Les premiers salariés badgeaient aux portillons extérieurs. Elle entendait les casiers, les voix, la machine à café. Dans moins de dix minutes, quelqu'un entrerait lui raconter une chose parfaitement normale à laquelle il faudrait répondre.
Elle a rangé les berceaux dans deux bacs gris, tout au fond de l'établi, derrière le carton de joints plats. Le montage qui fonctionnait dans l'un, sa copie inerte dans l'autre. Puis elle a déchiré la fiche de la veille et en a rempli une nouvelle : « Défaut gaine. Choc masse étalon. Cellule à contrôler. »
Hassan est arrivé, le casque antibruit autour du cou.
— T'es là depuis quelle heure ?
— Trop tôt.
Il a vu ses doigts.
— Sérieux. T'as vraiment fait tomber la gueuse.
— Oui.
— Toute seule ?
Le hall se remplissait derrière lui. Lise a pensé aux deux bacs cachés sous la table et à la fiche qu'elle venait de signer. Elle avait encore le temps de lui dire de tirer le rideau, de s'asseoir, de la laisser raconter. Il aurait écouté.
— Oui, a-t-elle dit. Toute seule.
Chapitre 2
L'appartement vide
Les clés
Le dimanche, Jeanne Varenne a décidé qu'on pouvait se séparer des douze assiettes. Personne ne les aimait, personne ne s'en servait ; elle avait préparé un carton. Lise a voulu dire qu'elles n'occupaient pas tant de place, puis elle a reconnu l'indécence de faire du chagrin avec la vaisselle quand sa mère venait de passer la matinée à la laver.
L'appartement d'André se trouvait à Penhoët, dans un immeuble bas. Trois pièces, une cuisine à carreaux jaunes, un couloir où il fallait se tourner pour se croiser. Huit mois après sa mort, le tabac tenait encore dans les rideaux. Jeanne portait un foulard bleu et du rouge à lèvres. Marianne avait commencé trois piles : garder, donner, jeter.
— T'es en retard, a dit sa sœur.
— Je suis venue.
— C'est pas la même chose.
Lise a gardé la main gauche dans sa poche jusqu'au moment où il a fallu l'aider à déplacer un carton. Jeanne a vu les doigts bandés.
— Qu'est-ce que tu t'es fait ?
— Une masse est tombée.
— Sur toi ?
— À côté.
Marianne l'a regardée.
— Tu mens mal.
— Alors arrête de me faire passer des examens.
Jeanne vidait un tiroir : des notices, des élastiques desséchés, un ouvre-boîtes. Elle a annoncé le passage de l'agent immobilier mercredi. Il fallait avancer.
Lise a regardé la petite chambre, au fond. Son père y gardait les outils et son bleu plié sur une chaise. L'établi était une planche sur deux tréteaux, avec un étau dont la mâchoire avait pris du jeu. La porte fermait. Elle n'avait pas pensé à venir ici pour cela. Maintenant qu'elle le voyait, elle ne pensait plus qu'à cela.
— Pas mercredi.
Jeanne a continué à vider le tiroir.
— On ne va pas garder cet appartement deux ans, Lise.
— Il y a encore les outils. Les papiers. La cave.
— La cave, j'y suis allée, a dit Marianne. Trois pots de peinture morts et un parasol cassé.
— Les outils, alors.
Jeanne lui a demandé ce qu'elle voulait garder. Lise a regardé l'étau. Ce qu'elle voulait, c'était une pièce où poursuivre ses expériences à l'abri des regards. Elle aurait dû le dire. Au lieu de cela, elle laissait sa mère croire qu'elle ne parvenait pas à se séparer des affaires de son père.
— Je ne sais pas encore.
Marianne a fini par lui dire de prendre les clés, à condition de s'en occuper vraiment. Jeanne a accordé une semaine. Elle avait l'air épuisée ; Lise a éprouvé du soulagement, puis lui en a voulu de le lui faire payer sans rien dire.
Le trousseau portait un rectangle de plastique rouge marqué A3. André notait des numéros sur les clés et se rappelait ce qu'ils désignaient. À sa mort, il avait fallu essayer celles dont personne ne connaissait l'usage. Lise aimait cette petite résistance des objets, leur façon de ne pas se donner tout de suite au premier vivant qui ouvrait le tiroir. Elle avait aussi détesté les heures passées à chercher.
Dans la caisse grise, les douilles étaient rangées par taille, les tournevis cruciformes dans une boîte à glace. Les outils tordus avaient leur place. Au fond, elle a trouvé le peson mécanique jaune, gradué jusqu'à cinquante kilos, et l'a pris.
Marianne s'était appuyée au chambranle.
— Tu caches quoi ?
— Rien.
— Tu as cette tête-là quand tu mens ou quand tu prépares une bêtise.
— Ça réduit les diagnostics.
Sa sœur ne souriait pas. Elle lui a demandé de faire attention à elle. Lise aurait préféré une indiscrétion plus franche : elle aurait pu se fâcher. Elle est repartie avec le peson et les clés, après avoir promis de rapporter le carton d'assiettes à la voiture de sa mère.
Preuves modestes
Le lundi soir, elle a sorti les deux bacs du site. Elle avait attendu la relève et les conversations près des vestiaires. Hassan l'a croisée avec le premier dans l'escalier de maintenance.
— Tu déménages ?
— Je vide du rebut.
— Depuis quand tu fais ça en douce ?
— Depuis que vous me laissez le travail sale.
Il a ri et s'est écarté. Elle a descendu les marches en tenant le bac contre elle, de façon à ménager sa main gauche. Le second attendait sous l'établi. Elle a fait deux voyages jusqu'à la Twingo.
Chez son père, elle a placé les montages côte à côte. Le vivant à gauche, le mort à droite. Elle s'est irritée de les appeler ainsi. A et B auraient suffi. Le lendemain, pourtant, elle se demandait déjà ce qu'elle allait faire du mort.
Pendant quatre soirs, elle a essayé de petites charges : une clé anglaise, une caisse, un pack d'eau. Un disque d'haltère de quinze kilos lui a rappelé la semaine pendant laquelle André avait promis de se remettre à la musculation. Le dimanche suivant, il avait transformé le poids en cale-porte. Elle a souri en le posant sur le montage.
Le peson lui permettait de comparer la force nécessaire pour soutenir une charge avant et pendant l'activation. L'aiguille descendait presque d'un coup, alors que l'objet n'avait pas encore changé de place. Mais il résistait toujours lorsqu'elle voulait le pousser ou l'arrêter. Elle l'a écrit simplement : moins de traction vers le bas, même résistance au mouvement.
Cela n'expliquait pas la gravité. Cela décrivait ce qu'elle avait sous les mains. Cette différence lui importait ; elle n'avait encore dit le mot à personne et le trouvait déjà encombrant.
Une nuit, elle a essayé le radiateur d'appoint. Il a dérivé vers la plinthe et fendu le bas du mur. Elle a coupé, attendu, puis déplacé un carton devant la fissure. Sa mère voudrait savoir. Lise s'est entendue lui répondre qu'elle avait toujours été là ; le mensonge, cette fois, s'était préparé sans avoir besoin d'être prononcé.
Le jeudi, après un autre rêve, elle a repris la copie inerte. Les couronnes, les bagues, les écarts : elle a tout rapproché du premier montage. Puis elle a chargé deux caisses à outils au même poids, celle de son père et une autre achetée le soir même. Au-dessus du premier berceau, la vieille caisse a flotté ; sur le second, la neuve n'a pas bougé.
Elle a regardé les deux boîtes. Une pensée enfantine lui est venue : son père était pour quelque chose dans cette différence. Elle savait qu'elle n'avait pas le droit de conclure cela. Deux montages, deux caisses, trop de choses changées ensemble. Mais cette pensée avait déjà eu lieu, avec une douceur qui la rendait plus honteuse encore que les autres.
Dans le cahier, elle a écrit : « Montage rêvé : vivant. Montage copié : mort. » Elle a barré rêvé, puis l'a remis. Le mot antigravité est resté dans sa tête. Elle y entendait des voix de cinéma, des hommes qui expliquaient le monde devant un tableau. Elle n'avait qu'un radiateur arrêté, un mur abîmé et la caisse de son père dans l'air.
Avant de partir, elle nettoyait la pièce. Les montages retournaient dans le placard bas. Les chaises étaient remises droites. Cette application donnait au lieu un air moins abandonné ; elle aurait pu prétendre qu'elle en prenait soin. Elle a vérifié le carton devant la fissure et refermé la porte.
La fiche rouge
Le vendredi, une chemise rouge l'attendait sur son clavier : « Lise — passer voir Cornec avant 9 h. »
Bérangère Cornec dirigeait la qualité procédés. Elle n'avait pas quarante ans, portait des chaussures faites pour passer des bureaux aux ateliers et posait ses questions sans préparer à chacun une manière honorable de répondre. Lise respectait cette façon de travailler. Ce matin, elle l'aurait volontiers trouvée mesquine.
Cornec l'a reçue debout. Derrière elle, deux plantes perdaient leurs feuilles près de la vitre.
— Poste 14. Lundi et mardi de la semaine dernière. Anomalies de charge sur C3, interruption de la caméra, choc sur la masse étalon. Le ticket de clôture ne suffit pas.
Elle a ouvert la chemise. Les courbes étaient là. Lise avait emporté les montages ; elle n'avait pas effacé ce que le site avait enregistré.
— Faux signal, a-t-elle dit.
— Peut-être.
— J'essayais un amortisseur fait avec des rebuts. Pour une fréquence parasite.
— Où est-il ?
— À la benne.
Cornec a consulté son écran. Six chutes de mesure en trente-sept minutes, puis une autre série à cinq heures dix-sept le lendemain. La caméra avait été débranchée à dix-sept heures huit.
— Je n'avais pas envie qu'on me filme en train de me coincer les doigts.
— Ce n'est pas une raison.
Lise a attendu la suite. Elle connaissait assez bien son métier pour prévoir presque mot à mot ce qui lui serait demandé. Cela ne l'a pas empêchée de trouver la demande insupportable.
Plus de manipulation seule au poste 14 sans préparation consignée. Les rebuts devaient être évacués, le poste nettoyé, les fiches reprises. L'audit HSE aurait lieu mardi ; Cornec assisterait à un essai témoin, à neuf heures.
— Vous trouvez que j'exagère ?
Lise a regardé la chemise ouverte.
— Je trouve que vous partez de chiffres faux.
— Alors nous allons le vérifier.
Les bacs n'étaient plus sur le site. Il restait pourtant les pièces manquantes, les marques, les montages auxquels elle avait emprunté des éléments. Cornec n'avait pas besoin de comprendre ce qui s'était passé pour découvrir qu'on lui mentait.
Avant de la laisser partir, elle a demandé des nouvelles de ses doigts, puis un récit complet de l'incident avant midi. Lise a promis le courriel. Dans le couloir, elle a regardé l'heure : elle disposait de moins de trois heures pour écrire une version dont elle se souviendrait.
Hassan l'attendait près de la machine à café.
— Alors ?
— Rien.
— Quand Cornec te fait monter, ce n'est pas pour te féliciter de respirer droit.
Elle a pris un gobelet. Hassan s'est écarté pour la laisser passer, avec une prudence dont elle connaissait l'origine.
Deux ans auparavant, il y avait eu deux nuits. La première avait suivi une sortie d'équipe trop longue. Ses chaussures de sécurité étaient restées dans l'entrée de l'appartement d'Hassan, près du rond-point. Elle se rappelait sa chaussette humide sur le sol froid, sa main à lui glissée contre sa peau, sous la ceinture, la surprise de ne pas avoir à expliquer ce qu'elle voulait. Ils s'étaient cherchés sans beaucoup de précautions, puis avaient eu faim.
La seconde fois, elle s'était réveillée avant lui. Il dormait sur le dos, un bras hors du drap. Elle avait regardé longtemps sa bouche entrouverte. Aucun dessin ne l'attendait, aucun objet ne pesait dans ses poignets. Elle pouvait rester couchée près d'un homme qui n'avait besoin de rien tant qu'il dormait. Ce souvenir lui revenait quelquefois au milieu du hall, alors qu'Hassan demandait un outil. Elle n'en faisait rien.
— Tu as parlé de l'accident ? a-t-elle demandé.
Il a changé de visage.
— Ils ont les enregistrements, Lise. Pas besoin de moi.
Elle a regardé le café. Elle venait d'abîmer quelque chose sans nécessité.
— Fais gaffe, a-t-il ajouté. La qualité voudrait nous faire travailler dans une salle d'opération.
Elle a souri pour lui rendre un peu de sa plaisanterie. Il n'a pas insisté. À neuf heures vingt-six, lorsqu'elle est redescendue vers le poste, elle a compris que le hall ne suffirait plus à contenir l'affaire.
À onze heures cinquante, elle a envoyé son compte rendu : amortisseur de rebut, faux signal, choc sur la masse. Elle l'a relu dans ses messages envoyés. Même pour elle, l'incident paraissait presque ordinaire.
Le poids des morts
Les bacs étaient chez son père depuis lundi. Ce vendredi soir, elle a emporté ce qui restait dans son casier : cahier orange, tickets, enveloppes couvertes d'angles, une serviette de cantine qu'elle aurait jetée sans hésiter un mois plus tôt. Tout tenait dans un sac de sport. Elle l'a porté jusqu'à la voiture avec l'impression que chaque personne croisée savait ce qu'il contenait.
À Penhoët, elle a rouvert le placard et ressorti les deux montages. La vieille caisse grise portait sur le couvercle un autocollant de remorqueur presque effacé. Elle a passé le pouce dessus. André l'avait transportée d'un coffre à un quai, d'une cave à une voiture. Elle l'avait entendu la poser plus souvent qu'elle ne l'avait regardée.
Elle a préparé l'essai au ras des tréteaux, tenant la caisse suspendue au peson. L'activation a fait descendre l'aiguille. Lorsqu'elle a abaissé la main, la caisse est restée à deux centimètres de l'appui. Elle a dégagé le crochet du peson avec précaution.
Les outils de son père tenaient dans l'air.
Sa gorge s'est serrée. Elle a pensé à ses genoux usés, à la manière dont il se relevait lentement en prenant appui sur un meuble. Elle aurait voulu lui montrer cela lorsqu'il était vivant. Elle aurait voulu lui donner, au moins une fois, quelque chose qui lui épargne un effort. La pensée l'a mise en colère par son inutilité, puis par la facilité avec laquelle elle s'était servie de lui pour obtenir les clés.
Elle a arrêté le montage. La caisse a cogné sur les tréteaux. Le voisin du dessous a frappé au plafond.
Elle est restée immobile, puis a recommencé. Même caisse, même position. Ensuite elle a remplacé le berceau par sa copie, sans toucher aux outils. Elle l'a soulevée au peson : aucun allègement. Dès qu'elle a relâché la traction, la caisse est revenue sur les tréteaux.
Le souvenir d'André n'avait pas suffi à faire fonctionner le second montage. Elle aurait dû être rassurée ; elle s'est sentie déçue et a détesté cette déception.
Elle a noté les conditions du nouvel essai. Le mardi suivant, à neuf heures, Cornec lui demanderait une démonstration devant témoins. Le dimanche, sa mère voudrait savoir où en était le tri. Elle ne pouvait pas continuer à appeler cela du temps gagné.
Elle a repris le premier berceau, réactivé doucement. Puis elle s'est assise sur la chaise pliante d'André. Dans le silence de l'appartement, elle entendait la télévision du voisin. La caisse flottait devant elle ; sa main lui faisait mal. Elle est restée là jusqu'à ce que l'émission se termine.
Chapitre 3
Le mardi témoin
La caisse retombe
La télévision du voisin s'était tue lorsque la caisse a commencé à descendre. Lise a cru la voir s'incliner. Puis le métal a heurté les tréteaux et tous les outils ont sonné ensemble.
Le voyant était encore allumé. Elle s'est levée, a vérifié l'alimentation, coupé, attendu, relancé. La caisse n'a pas bougé.
Jusqu'à minuit, elle a repris les réglages. Le peson retrouvait la même charge, sans l'hésitation qui lui aurait permis d'espérer une mauvaise mesure. Le premier montage se comportait comme sa copie. À force de le fixer, elle ne voyait plus qu'un petit assemblage de rebut posé dans la chambre d'un mort.
Elle s'est assise par terre, contre le lit de camp replié. Si le phénomène s'arrêtait ici, il faudrait encore répondre à Cornec, mais elle pourrait rendre les clés, laisser vendre l'appartement, aller travailler sans craindre que quelqu'un regarde sous sa table. Une vie qu'elle avait trouvée trop étroite lui revenait comme une faveur possible.
Elle a éprouvé du soulagement, puis une colère si vive qu'elle s'est redressée. Elle avait vu la gueuse. La caisse avait flotté. Elle refusait que cela disparaisse en la laissant seule avec une vidéo douteuse et des doigts abîmés.
Cette colère lui a appris quelque chose qu'aucune mesure ne contenait : elle ne voulait plus seulement comprendre. Elle voulait que ce qu'elle avait fait ait eu lieu pour d'autres aussi. Elle avait peur qu'on le lui prenne, mais l'idée que personne ne le sache lui devenait presque aussi pénible.
Elle a roulé son manteau sous sa nuque et s'est couchée sur le lino, sans éteindre la lampe.
Ce qu'elle a porté
Dans la nuit, la caisse est revenue. Elle en reconnaissait la charnière dure, le remorqueur effacé, la poignée piquée de rouille. Elle avait l'impression de la tenir sans mains. Si elle laissait cette certitude se relâcher, le métal pesait davantage ; si elle cherchait à le soulever, l'image se défaisait.
Au réveil, sa joue collait au sol. Le mot portée lui est venu. Il ne désignait ni une distance ni un calcul. Elle avait porté cette caisse pendant qu'elle dormait. Elle s'est dit cela comme on se rappelle avoir téléphoné à quelqu'un, avant de comprendre qu'on l'a seulement rêvé.
Le samedi commençait à peine. Elle a remis le premier montage en place et refait la mesure avec la vieille caisse. L'aiguille du peson est descendue ; la caisse est restée au-dessus du bois lorsqu'elle a cessé de la soutenir.
Elle a répété l'essai avec la copie. Rien. Comme la veille, le changement de montage suffisait à faire disparaître l'effet.
Elle a noté l'arrêt de la nuit, le rêve, le retour du phénomène au matin. Puis elle a voulu écrire une conclusion. Elle a barré trois phrases avant de garder celle-ci : « Il répond de nouveau après cette nuit. » Elle n'avait encore aucun droit de remplacer cette nuit par le sommeil.
Le samedi, elle a essayé de s'occuper d'autre chose. Le linge, les courses, le contrôle technique de la voiture. Elle avait promis du temps à sa mère ; elle a passé une partie de la journée à l'éviter. Elle voulait dormir autrement, retrouver le désordre habituel des rêves, ne plus travailler après s'être couchée.
La nuit suivante, elle a dormi trois heures et rêvé d'un escalier envahi par l'eau. Au réveil, ni le premier montage ni sa copie n'ont produit d'effet. Elle a bu trop de café, puis s'est endormie de nouveau le dimanche après-midi.
Cette fois, elle a vu la caisse neuve. Elle était tournée d'un quart, avec son couvercle entrouvert. Le rêve a tenu dans cette image pauvre. Elle s'est réveillée avec le sentiment d'avoir négligé un détail, sans savoir lequel.
La caisse neuve attendait au-dessus de la copie. Lise n'a changé ni le montage ni les réglages. Elle a lancé l'essai.
La copie a répondu. La caisse s'est allégée, puis a flotté.
Pendant un instant, Lise a oublié d'avoir peur. Elle venait de voir l'objet inerte rejoindre l'autre. Elle avait dormi, et cela avait suffi à changer le résultat. Elle connaissait les objections qu'on pouvait faire à une expérience conduite ainsi ; elles ne l'ont pas empêchée de sentir monter en elle une joie dont elle ne voulait pas avouer le nom.
Être nécessaire.
Elle avait passé sa vie à se rendre utile. On peut se rendre utile et être remplacé le lendemain, sans même que cela constitue une injustice. Ce qu'elle entrevoyait maintenant était différent. Il faudrait peut-être venir la chercher, elle. L'idée lui a fait plaisir avant de l'effrayer.
Elle a coupé et écrit que ni l'objet ni le montage ne suffisaient à expliquer l'effet. Puis, en dessous : « Il faut peut-être que je l'aie porté. » Elle a gardé peut-être, avec le sentiment peu glorieux de se protéger derrière les précautions qu'elle aurait exigées des autres.
Le mardi matin, un essai témoin était prévu devant Cornec. Le dimanche soir, elle avait déjà décidé d'en faire une expérience.
Mauvaise expérience
Le lundi, après la relève, elle a rapporté au poste 14 le second berceau : la copie qui avait enfin répondu sous la caisse neuve. L'autre est resté chez son père.
Le hall se vidait lentement. Devant une porte, des salariés fumaient avant de rentrer. Elle les a regardés depuis l'escalier, son sac contre la hanche. Elle aurait pu redescendre et partir avec eux ; personne ne lui demandait ce qu'elle allait faire.
Elle a installé le berceau sous la table d'essai, à l'abri du premier regard. Elle voulait savoir si le phénomène reviendrait avec la gueuse, dans la chaîne industrielle, loin de l'appartement et de ses caisses. Devant des instruments qu'elle n'avait pas choisis pour se rassurer. Devant des témoins, aussi, même si elle se présentait encore cette décision comme une manière de vérifier un réglage.
Elle a pensé à Hassan. Il serait là. Elle aurait dû l'avertir qu'il ne verrait pas la séquence annoncée. Elle s'est promis de couper avant qu'il y ait un mouvement.
Le mardi, Cornec est arrivée avec Rigal, le responsable HSE du groupe. Grand, mince, casque blanc sous le bras, il a commencé par demander les fiches. Hassan attendait à côté de la console.
— C'est la fête, a-t-il soufflé.
Lise n'a pas répondu. Le poste était propre, les outils rangés, ses doigts presque désenflés. On avait remis la gueuse en place. Tout ressemblait assez à une journée de travail pour qu'elle puisse encore se croire raisonnable.
Cornec a rappelé la séquence : lecture, maintien, coupure. Elle voulait constater le fonctionnement du poste après l'incident. Rigal regardait les consignations.
Lise a lancé la lecture. Zéro, précharge, stabilisation. Cornec lui a demandé d'aller plus lentement. Elle a recommencé. À sa gauche, Hassan s'était penché pour voir la fixation.
— Je peux regarder ?
— Sans toucher, a répondu Cornec.
Il s'est tenu à distance. Lise l'a vu faire et a eu une seconde pour interrompre sa propre décision. Elle a lancé la stimulation.
La courbe a suivi sa pente normale, puis chuté. Sous le bord de la gueuse, une ombre a paru s'élargir.
— Attends, a dit Hassan.
La charge est revenue aussitôt. Une seconde à peine ; assez pour que chacun cesse de regarder ce qu'il s'attendait à voir.
Rigal a demandé s'ils avaient tous vu la chute de mesure. Cornec avait déjà figé la courbe. Hassan regardait le bloc.
— Elle a bougé.
Lise a gardé les doigts sur la console.
— Faux contact.
Cornec a levé les yeux vers elle, puis s'est accroupie devant la table. Elle a regardé dessous et tendu la main vers le berceau, sans le toucher.
— C'est quoi, ça ?
Hassan s'est tourné vers Lise. Elle avait imaginé ce moment assez souvent pour croire qu'elle saurait quoi dire. Elle n'avait pas imaginé la manière dont il attendrait sa réponse.
Ce qui partait du site
— Un montage à moi.
— Pour faire quoi ?
— Tester autre chose.
Cornec s'est relevée. Lise a regardé ses chaussures, la poussière claire prise dans la couture. Cette précision absurde l'empêchait de voir le visage.
— Vous l'avez caché pour l'essai ?
Elle n'a pas répondu.
Rigal avait sorti son téléphone. Cornec lui a demandé de ne pas prendre de photographie avant que le matériel soit isolé et les conditions notées. Il a protesté ; elle lui a répété qu'il aurait un dossier, pas une image sans contexte.
Puis elle a interrogé Hassan. Avait-il touché la masse ? Non. Qu'avait-il observé ? Il a montré le bord gauche du bloc.
— J'ai vu un espace, là. Comme si elle n'appuyait plus. Et elle est revenue.
— Vous êtes certain qu'elle s'est soulevée ?
Il a hésité.
— Je suis certain qu'elle a bougé. Je n'ai pas mesuré.
Lise lui a été reconnaissante de cette précision. Il ne la regardait plus.
Cornec lui a demandé d'arrêter et d'isoler le poste. Le montage serait retiré sous son contrôle. Ensuite, Lise expliquerait depuis quand elle introduisait du matériel non déclaré sur un banc d'essai.
Cette question avait une réponse simple. Elle a commencé à la donner, puis s'est arrêtée en comprenant qu'il faudrait raconter aussi les soirs où elle avait emporté les bacs. Les mensonges, tant qu'elle les avait prononcés un par un, lui avaient paru de petites décisions indépendantes. Ils formaient maintenant un récit qu'elle n'était plus seule à essayer de reconstituer.
Cornec a fait transmettre les courbes et un compte rendu à la direction technique du groupe, avec copie à la sûreté du site. Six lignes. Lise a vu son nom dans l'objet du message, puis l'écran a changé de page.
Chapitre 4
Sous scellés
La salle 6
Cornec lui a demandé de poser son badge sur la table. Elle n'avait pas dit de le rendre. Lise s'est accrochée à la différence avec le sérieux dérisoire qu'on met à sauver un détail lorsque le reste vous échappe.
La salle 6 servait aux points sécurité et aux formations des sous-traitants. Elle en connaissait l'écran mal réglé, les six chaises noires, la fenêtre donnant sur le parking. Elle y avait déjà attendu des heures en s'ennuyant. Elle aurait payé pour retrouver cet ennui.
— Vous restez ici, a dit Cornec.
— Et pour aller aux toilettes ?
— Vous me le dites.
Dans le couloir, Hassan s'était arrêté, puis avait repris sa marche. Rigal parlait au téléphone. Un homme en costume sombre l'écoutait sans prendre de notes.
En voyant Hassan, Lise a pensé à leurs deux nuits. Elle n'avait pas honte qu'on l'apprenne ; elle avait peur de ce qu'on pourrait en faire. Jusqu'ici, ce souvenir leur appartenait par la simplicité même avec laquelle ils n'en parlaient pas. Une question posée à l'un, répétée à l'autre, suffirait peut-être à leur en retirer l'usage tranquille. Elle se reprochait déjà de l'avoir entraîné dans l'essai sans le prévenir. Elle ne voulait pas qu'il ait encore à répondre pour elle.
L'homme en costume est entré et s'est présenté : Franck Delaunay, sûreté du site. Il a refermé la porte, pris la chaise à l'angle de la table et ouvert un carnet quadrillé.
— Quelques questions simples, madame Varenne.
— Essayez.
Il lui a demandé quand elle avait fabriqué le montage. Deux semaines auparavant, repris le jeudi précédent. Avec quelles pièces ? Des rebuts. Dans quel but ? Elle a répété qu'elle voulait tester autre chose.
— Vous en avez parlé à quelqu'un ?
— Non.
— Vous l'avez montré ?
— Pas en fonctionnement.
Elle a regretté la précision aussitôt. Hassan avait vu le berceau, Nadège aussi. Elle ne savait plus lesquels de ses mensonges pouvaient être corrigés sans ouvrir tous les autres.
— Vous l'avez fait sortir du site ?
Elle a pensé au premier montage resté chez son père, au bac désormais vide à côté, aux notes emportées vendredi. Celui qu'ils venaient de saisir avait déjà quitté le site avant qu'elle l'y rapporte pour l'essai.
— Non.
Delaunay a écrit.
— Si nous découvrons le contraire, il ne s'agira plus seulement d'une erreur de procédure.
— Vous me reprochez quoi, exactement ?
— Nous essayons encore de savoir ce que nous avons trouvé.
On a frappé. La direction technique arriverait à onze heures vingt ; Cornec voulait tenter un essai avant. Delaunay a demandé à Lise de laisser aussi son téléphone. Elle l'a retourné près du badge. Les deux objets tenaient dans un coin de la table, avec beaucoup d'espace autour.
Essai propre
Le poste 14 était isolé. On avait transporté le berceau dans une salle de métrologie, sur une paillasse éclairée de blanc. Hors du hall, il perdait jusqu'à l'excuse de ressembler à ce qui l'entourait. Lise a vu les reprises, les pièces usées, la marque d'un outil sur une bague. Elle avait fabriqué cela à la hâte ; maintenant, des gens propres regardaient.
Cornec lui a demandé de reprendre les réglages avec une masse de vingt kilos. On commençait avec une charge plus faible que la gueuse. Lise a fait remarquer la différence. Cornec l'a fait noter.
Le premier essai n'a rien donné. La lecture oscillait autour de vingt kilos. Rigal a soufflé ; Cornec a demandé de recommencer. Au troisième échec, il a rappelé ce qu'ils pouvaient établir : un montage clandestin, une caméra débranchée, une opératrice blessée, une mesure anormale au poste 14. Ici, rien ne se reproduisait.
Lise aurait dû être soulagée. Dans la salle 6, elle avait presque souhaité qu'on ne trouve rien. Maintenant elle avait envie de défendre le berceau avec la mauvaise foi d'une mère dont l'enfant refuse de réciter ce qu'il savait parfaitement à la maison.
— Qu'avez-vous changé ? a demandé Cornec.
— Vous avez changé la salle et la charge.
— Et vous, entre les essais qui ont fonctionné ?
Lise n'a pas répondu. Les choses qu'elle avait changées ne tenaient pas toutes dans une liste de pièces.
Claire Tardieu est entrée peu après, manteau gris, lunettes fines. Cornec l'a présentée : direction technique du groupe. Elle a posé son sac et demandé où ils en étaient.
Rigal a commencé par l'absence de reproduction. Tardieu lui a demandé les conditions des essais, puis a regardé les courbes du matin. Elle a laissé chacun finir. Lise l'a trouvée plus inquiétante ainsi que si elle avait distribué les torts en entrant.
— C'est vous qui l'avez assemblé ?
— Oui.
— Que vouliez-vous obtenir ?
— Explorer une fréquence parasite.
Tardieu s'est penchée vers les couronnes. Elle a demandé à Lise de lui montrer, sur le montage, quelle partie correspondait à cette recherche. Lise a commencé un geste et l'a interrompu.
— Il faut reprendre votre explication, a dit Tardieu.
Elle lui a fait refaire la séquence. La charge n'a pas diminué. Elle a attendu l'arrêt, puis demandé si cette absence d'effet s'était déjà produite.
— Oui.
— Après un essai qui avait fonctionné ?
— Oui.
— Combien de temps après ?
Lise a regardé Delaunay près de la porte. Elle ne pouvait pas répondre sans désigner les soirées dans l'appartement.
— Ce n'est pas régulier.
Tardieu l'a fait noter. Rigal a voulu revenir à la faute de procédure.
— Elle reste, a dit Tardieu. Elle n'explique pas à elle seule ce que vous avez mesuré.
Lise a éprouvé de la gratitude et s'en est méfiée aussitôt. Il suffisait qu'une personne ne la réduise pas à sa faute pour qu'elle ait envie de lui donner tout le reste.
Bonnes questions
Après midi, ils se sont assis dans une petite salle. Tardieu avait gardé les courbes et une photographie du montage. Lise a reçu un verre d'eau. Personne n'avait proposé de déjeuner. La faim lui faisait mal au ventre.
— Vous avez travaillé à partir de dessins ?
— Oui.
— Je peux les voir ?
— Je ne les ai pas ici.
— Ils sont récents ?
Elle aurait pu dire oui. Deux ans lui sont sortis de la bouche.
Cornec a relevé la tête. Tardieu n'a pas eu l'air triomphant ; elle a demandé où étaient ces dessins. Lise en avait jeté la plupart. Ceux qui restaient ? Chez elle.
Ce dernier mensonge lui a coûté plus que les autres. Elle venait de nommer une adresse qu'ils pourraient vouloir visiter. Son propre appartement devenait une diversion vers laquelle elle venait de les envoyer.
— Vous les apporterez demain, a dit Tardieu. Avec vos notes et la liste des pièces.
Cornec a précisé qu'il faudrait inclure les autres montages non déclarés, s'il y en avait. Lise a regardé son verre. Elle n'était pas certaine que la question supposât une information ou seulement l'expérience des gens qui cachent.
Tardieu a repris depuis le début. Était-elle seule lors du premier essai ? Oui. Ce matin, avait-elle seule actionné les commandes ? Oui. Avait-elle essayé ailleurs que sur le poste 14 ?
Lise a revu la caisse grise devant la chaise pliante. Elle s'était promis de ne plus céder un lieu après avoir perdu le hall. Elle a répondu non.
Tardieu a noté sans relever l'invraisemblance. Cornec a légèrement tourné la tête. Lise aurait voulu savoir ce qu'elles savaient déjà ; elle n'avait plus les moyens de le demander.
Le berceau se trouvait dans un sachet antistatique, fermé et identifié. Elle ne devait plus le manipuler, ni intervenir seule sur un poste. Le rendez-vous suivant était fixé au lendemain, sept heures trente, bâtiment C, salle technique 4.
Rigal a demandé le niveau à donner à la fiche d'incident élargie. Tardieu lui a répondu de conserver les observations et de signaler l'analyse en cours. Il a insisté : il fallait choisir une catégorie. Elle lui a demandé lesquelles existaient. Ils ont passé plusieurs minutes sur cette question.
Lise les a écoutés avec une fatigue nouvelle. Elle aurait aimé se moquer de ce besoin de classer, mais le bon choix déterminerait peut-être qui ouvrirait le dossier. Elle commençait à comprendre comment on pouvait entrer dans une histoire par une case dont on n'avait pas connu l'existence.
Delaunay lui a rendu son téléphone. Le badge bleu restait au site ; un accès accompagné serait organisé pour la suite de la journée.
— Je ne suis pas en garde à vue.
— Non. Votre accès aux installations est limité pendant l'examen de l'incident.
— C'est tout ?
Il a fermé son carnet.
— Pour le moment.
Elle a pensé qu'il devait prononcer souvent ces trois mots. Ils permettaient d'éviter beaucoup de promesses.
Ce qu'elle n'a pas apporté
Elle est sortie en fin d'après-midi avec un badge visiteur orange, son téléphone et le sac vide. Le montage restait sous scellés sur le site. Hassan lui a fait signe du bout du parking. Elle a répondu tard, sans s'approcher.
Dans la voiture, des messages attendaient : Marianne, Jeanne, la banque, un appel inconnu. Elle a ouvert celui de sa sœur et l'a refermé. Rien de ce qu'on lui demandait ne lui paraissait injuste. Elle n'avait envie de répondre à personne.
À Penhoët, elle a regardé les deux bacs. L'un était vide. Le premier berceau, celui qui avait soulevé la gueuse à l'aube, reposait dans l'autre. La copie qu'elle avait longtemps appelée morte était maintenant entre les mains de Cornec. Elle avait beau connaître exactement le trajet des objets, elle s'attendait encore à les voir côte à côte.
Elle a posé le cahier orange sur la table. Certaines pages remontaient à dix-huit mois. Une cage ouverte, trois couronnes décentrées, une pièce longue à nervures. Puis une géométrie qu'elle avait oubliée et dont la vue lui a laissé dans la paume la sensation d'avoir déjà tenu quelque chose.
Elle a refermé le cahier. Elle aurait pu tout brûler. La pensée n'avait rien de noble : elle voulait faire disparaître la chose qui lui imposait d'expliquer sa vie à des inconnus. Mais elle voulait la conserver davantage encore. Elle est restée assise, le manteau sur le dos, jusqu'à pouvoir se l'avouer sans chercher aussitôt une meilleure raison.
Elle a trié les feuilles. Les plus vagues iraient dans la chemise kraft pour Tardieu. Celles qui ressemblaient aux montages ayant fonctionné seraient cachées sous le lino décollé, près du radiateur. Restait un groupe de huit pages. En les regardant, elle ne reconnaissait pas seulement une forme ; elle éprouvait une facilité inquiétante, le sentiment que sa main saurait continuer sans elle.
Elle a placé ces huit feuilles dans la boîte à couture de sa mère, au fond du placard de la cuisine. Elle connaissait cette boîte depuis l'enfance. Jeanne y conservait des boutons dans une enveloppe et des aiguilles piquées dans un morceau de feutre. Elle allait cacher là ce qu'elle ne voulait pas confier à Tardieu. Cette protection avait l'odeur et le désordre de quelqu'un qu'elle aimait ; cela ne rendait pas son geste moins calculé.
Elle a retiré aussi du cahier les pages qu'elle refusait de montrer, puis s'est assurée qu'aucun dessin révélateur ne restait dans la chemise kraft. Le berceau a retrouvé le placard bas. L'autre bac est resté vide.
Marianne a appelé.
— Quoi ?
— Tu pourrais commencer par bonsoir.
Lise a fermé les yeux.
— Bonsoir.
Sa mère l'avait trouvée étrange le dimanche. Marianne voulait savoir ce qui se passait. Lise a répondu qu'elle avait un problème au travail.
— Un licenciement ?
— Pas encore.
Sa sœur s'est tue, puis a proposé de venir. Lise a regardé la deuxième chaise. Elle aurait suffi pour l'accueillir. Il aurait fallu sortir le berceau, expliquer les pages cachées, montrer la fissure. Surtout, il aurait fallu accepter que Marianne trouve une raison de l'empêcher de continuer.
— Non, a-t-elle dit. Mais demain, si maman parle encore de l'appartement, occupe-la. Dis-lui que je n'ai pas fini.
— Tu me demandes de couvrir quoi ?
Elle a gardé les yeux sur la chaise vide.
— Rien. Pas encore.
Marianne a attendu une explication qui n'est pas venue. Lorsqu'elles ont raccroché, Lise a rangé la chemise kraft dans son sac. Elle n'a pas tenté de provoquer un rêve. Elle avait passé la soirée à décider ce qu'elle ne donnerait pas le matin.
Chapitre 5
Claire Tardieu
La chemise kraft
Le badge orange a été refusé devant la salle technique 4. Lise l'a présenté une seconde fois, bien à plat, puis a attendu qu'un agent lui ouvre. Il n'a pas demandé son nom. Elle aurait préféré devoir l'expliquer plutôt que d'être déjà celle qu'on attendait derrière cette porte.
Tardieu et Cornec étaient là. Un troisième siège était occupé par un homme de plus de cinquante ans, barbe courte, costume bleu. Olivier Masson, juridique industriel. Il l'a saluée sans sourire, d'une voix qui ne cherchait pas encore à lui donner tort.
Le montage saisi la veille reposait dans son sachet identifié. À côté, un emballage vide. Lise l'a regardé trop longtemps. Elle ne savait pas s'il avait été préparé pour autre chose ou seulement tiré du même carton ; elle y voyait déjà la place du berceau resté chez son père.
Tardieu a désigné sa chemise kraft.
— Vos dessins ?
— Une partie de ceux que j'ai gardés.
Masson lui a demandé où étaient les autres. Elle a répondu qu'il restait des brouillons ailleurs. Cornec lui a rappelé qu'on avait demandé l'ensemble.
— Je n'ai pas tout classé.
Elle avait passé la soirée à le faire. Elle a posé la chemise sur la table.
Tardieu en a sorti les feuilles. Les couronnes, les écarts angulaires, une variante jamais essayée. Lise reconnaissait sa propre écriture sous des doigts étrangers ; elle éprouvait quelque chose de plus précis que la peur du vol. Ces feuilles avaient été tracées dans des moments où elle ne s'imaginait pas devoir répondre de leur existence. Même un dessin mal fait avait eu le droit de rester mal fait. Ici, il devenait un élément de dossier.
Tardieu a mis une page à part.
— Vous avez essayé cette variante ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Pas eu le temps.
La réponse est restée entre elles. Tardieu regardait encore le dessin. Lise ne supportait plus de devoir attendre qu'on cesse de la croire.
— Elle me faisait peur.
— Qu'est-ce qui vous faisait peur ?
— Qu'elle fonctionne.
Masson a cessé d'écrire. Lise l'a vu et a regretté d'avoir donné à ces gens une phrase qu'ils trouveraient assez remarquable pour la conserver.
Lignes qui reviennent
Tardieu a rapproché huit feuilles de la chemise. Elle a tourné l'une d'elles, aligné deux schémas et demandé à Lise de regarder les ouvertures. Les mêmes écarts revenaient dans des dessins de dates différentes. Un contact évité, trois couronnes décentrées, une dissymétrie que Lise aurait prise, sur le travail d'un autre, pour une erreur à corriger.
Elle ne s'était jamais vue d'aussi loin. Chez son père, elle avait trié les dessins selon ce qu'ils risquaient de révéler. Tardieu les disposait selon ce qu'ils avaient en commun. Même les feuilles jugées inoffensives commençaient à dire autre chose ensemble.
— Vous les dessinez depuis deux ans sans programme d'essais ? a demandé Cornec.
— Oui.
— Pourquoi ?
Lise s'est rappelé une enveloppe de mutuelle, sa main qui traçait un arc avant même qu'elle ait bu son café. Elle aurait voulu répondre qu'elle ne savait pas. Ce n'était plus exact : elle savait à quel moment elle les dessinait, et c'était précisément ce qu'elle retenait.
— Les formes vous viennent avant les essais ? a demandé Tardieu.
— Souvent.
— Vous partez d'un calcul, d'un assemblage que vous avez déjà vu ?
Elle a regardé les huit feuilles. Celles de la boîte à couture n'y étaient pas ; elle s'est raccrochée à ce secret qui lui restait.
— Elles viennent la nuit.
Cornec a posé son stylo. Masson a demandé ce qu'elle entendait par là.
— Je rêve d'une forme. Quelquefois d'un objet précis. Au réveil, je le dessine. Parfois j'arrive à fabriquer quelque chose qui répond.
Elle avait prononcé le mot rêve. Personne n'avait ri. Cette absence de rire l'a effrayée plus que la réaction qu'elle avait préparée.
Masson a demandé si elle avait déjà été suivie pour des troubles du sommeil, si elle avait des hallucinations ou consommait quelque chose. Lise lui a répondu café, beaucoup trop. Cornec n'a pas souri.
Tardieu a arrêté la liste de questions.
— Nous demanderons un avis médical si c'est nécessaire. Pour l'instant, qu'appelez-vous répondre ?
— Une chute de charge. Le poids apparent diminue, mais l'objet résiste toujours quand on essaie de l'arrêter. Il garde son inertie.
Elle a montré sa main.
— Ça, je l'ai vérifié.
Tardieu lui a demandé les essais précis. Lise a parlé du bloc, du réglet, de la poignée ; elle a évité les caisses. Elle entendait, dans son propre récit, les trous qu'elle espérait laisser invisibles. La nuit n'expliquait rien à elle seule. Elle venait seulement de leur donner un endroit où chercher.
Table lourde
En milieu de matinée, deux techniciens ont apporté un bloc d'acier de quatre-vingts kilos sur un chariot. Avant de préparer l'essai, Tardieu a demandé s'il existait d'autres assemblages.
Lise a regardé le sachet vide.
— Un autre.
Cornec s'est renversée contre le dossier de sa chaise.
— Où est-il ? a demandé Masson.
— Chez moi.
Elle continuait d'appeler ainsi l'appartement de son père. Ce mensonge d'adresse devenait chaque fois plus coûteux ; elle ne savait plus comment le corriger sans perdre le seul lieu qui lui restait.
— Vous les avez essayés tous les deux ?
— Oui.
— Et vous nous l'annoncez maintenant ? a demandé Cornec.
Tardieu lui a laissé la question. Lise n'avait pas de réponse qu'elle puisse donner sans s'humilier davantage. Elle a dit qu'elle avait eu peur.
— L'autre fonctionne ? a repris Tardieu.
— Par moments. C'est le premier que j'ai fabriqué. Celui que vous avez était sa copie.
Elle leur a raconté, sans donner le lieu, qu'une copie pouvait rester inerte après qu'un autre montage avait produit l'effet, puis répondre à son tour. Tardieu a demandé ce qui avait changé entre les deux états. Lise a répété qu'elle avait dormi.
Rigal, revenu avec ses documents HSE, a refusé qu'on essaie quatre-vingts kilos sans fixer les conditions. Tardieu lui a demandé de les préparer avec Cornec. Lise les a regardés discuter de la retenue du bloc et de la distance à garder. Elle avait exposé Hassan à ce qu'ils essayaient maintenant d'empêcher. Elle ne pouvait plus traiter toutes leurs précautions comme une manière de la punir.
— Qu'est-ce qui vous donnerait une chance de reproduire l'effet ? lui a demandé Tardieu.
Lise a regardé la salle. Elle n'en savait rien de certain. Le silence, les murs blancs, l'absence de masses autour lui étaient pourtant désagréables d'une façon qui dépassait sa propre gêne.
— Pas ici.
Rigal a soufflé.
— Pourquoi ?
— C'est trop propre.
Cornec lui a demandé ce que la propreté changeait. Lise a essayé de parler des vibrations du hall, de ses structures, des machines voisines. Elle ne connaissait pas le facteur à isoler. Dans cette salle, elle avait l'impression d'avoir retiré quelque chose avant de commencer.
— Vous proposez de retrouver l'environnement du premier essai, a dit Tardieu.
Lise a acquiescé. Elle lui savait gré de cette traduction et lui en voulait un peu : Tardieu venait de donner une forme recevable à une réponse qui, dans sa bouche à elle, aurait été de la superstition.
— Sans prétendre encore savoir ce qui compte, a précisé la directrice technique.
Ils sont remontés au hall 14.
Le mot interdit
Le bloc a été placé sur la table de charge ; le chariot de transport est resté sur le côté. Rigal a vérifié le dégagement autour du poste. Cornec a rappelé que personne ne devait approcher pendant la séquence. Hassan se tenait en retrait avec les deux techniciens. Il ne cherchait plus à plaisanter.
Lise a remis le berceau sous la table, à l'emplacement qu'elle utilisait. Elle connaissait les bruits du hall : le pont roulant, un élément métallique qu'on déposait au loin, la vibration des bardages dans le vent. Ils ne formaient pas un langage caché. C'était le lieu où elle travaillait, et elle avait besoin de le reconnaître.
— Ensuite ? a demandé Tardieu.
— On regarde si ça prend.
Cornec a relevé le verbe. Lise l'a entendu après l'avoir prononcé. Elle aurait dit la même chose d'une soudure, d'un joint, d'un assemblage qui finit par tenir. Ici, elle ne savait pas ce qui devait prendre avec quoi.
Masson était arrivé au fond du hall. Lise a aperçu son carnet ouvert, puis elle s'est tournée vers la console.
Elle a fermé les yeux une seconde. La caisse neuve lui est revenue, sa position dans le rêve, la certitude impossible à justifier de l'avoir tenue pendant son sommeil. Elle ne dormait pas maintenant. Elle cherchait à retrouver la sensation, comme on retrouve la bonne prise avant de soulever une pièce lourde.
Le bloc n'a pas bougé. La lecture, elle, a commencé à descendre : soixante-quatorze, soixante et un, quarante-six.
Rigal a fait un pas.
— Restez où vous êtes, a dit Cornec.
Trente-deux. Les chiffres ont continué à baisser. Un peu de lumière est passée sous l'acier. Le dégagement était minuscule ; aucun d'eux n'avait besoin d'un spectacle plus grand.
Hassan a juré tout bas. Lise ne le regardait plus. Elle attendait le moment où cela cesserait, avec la peur mêlée de désir qui lui était devenue familière. Elle avait voulu des témoins. Ils étaient là.
La charge est revenue brutalement. Le bloc a claqué sur la table ; le bâti a vibré. Lise a arrêté la séquence. Pendant quelques secondes, on n'a entendu que les autres postes.
Tardieu lui a demandé depuis quand elle savait que cela existait.
Elle a revu le lundi de pluie, la gueuse, puis les deux années de dessins qu'elle avait presque tous jetés. Elle ne savait pas où commençait ce qu'on lui demandait d'avouer.
— Depuis pas assez longtemps.
Tardieu n'a pas insisté. Elle a fait arrêter les essais et isoler le poste. Cornec conserverait les courbes, les vidéos, les accès, sans diffusion générale. Masson devait préparer les conditions de confidentialité renforcée avant midi. Delaunay est resté près de Lise.
— Vous ne rentrez pas tout de suite, lui a dit Tardieu.
Lise a regardé le bloc de quatre-vingts kilos, redevenu une charge qu'on déplacerait au palan. Elle avait voulu que d'autres voient. Elle n'avait pas su imaginer ce qui arriverait immédiatement après.
Chapitre 6
Le dossier
Ce qu'ils ont pris
Delaunay a mis le badge visiteur et le téléphone dans une enveloppe transparente. Il en a donné un reçu à Lise. Elle l'a plié sans le lire, puis l'a rouvert : modèle du téléphone, numéro du badge, heure. La précision lui a paru injurieuse. Elle aurait voulu savoir quand on les lui rendrait.
Masson écrivait en face d'elle. Cornec restait près de la porte ; Tardieu faisait quelques pas, revenait, repartait. La salle 6 avait conservé son odeur de café. Il n'était pas encore midi.
— Qu'est-ce qui se trouve hors du site ? a demandé le juriste.
— L'autre montage. Les dessins que je n'ai pas apportés.
— Des notes d'essai ?
— Aussi.
Il a repris chaque terme. Les éléments susceptibles d'intéresser la société devaient être inventoriés. Il disait la société et Lise entendait une personne nouvelle, à laquelle tout le monde ici semblait devoir quelque chose.
— Nous allons les chercher, a dit Masson. Vous nous accompagnez.
— Si je refuse ?
— Je consigne votre refus et nous demandons les suites appropriées.
Elle aurait voulu le contraindre à les nommer. Tardieu lui a dit que l'observation du hall allait remonter hors du groupe, qu'ils devaient savoir ce qui existait et où. Elle ne cherchait plus à la convaincre que c'était pour son bien.
Lise a sorti les clés de Penhoët. Le rectangle rouge marqué A3 a frappé le faux bois. Masson lui a demandé l'adresse. Elle a enfin donné celle de son père.
Cornec l'a regardée.
— Vous n'habitez pas là.
— Il est mort. J'y range ses affaires.
Personne n'a présenté de condoléances. Elle en a été soulagée et blessée avec une égale déraison.
Sur la première page du dossier, elle a lu : « Anomalie de portance sous excitation vibratoire. » Elle aurait pu discuter la formule ; elle ne savait pas si portance était le mot. Mais le texte était déjà assez précis pour organiser la suite sans elle.
Chez André Varenne
Delaunay conduisait. Cornec s'était assise devant, Lise derrière. Ils ont quitté le site et pris la direction des chantiers, vers Penhoët. Le ciel s'éclaircissait ; sur les tôles mouillées, le soleil faisait apparaître des couleurs qu'on ne remarquait pas depuis le hall.
Cornec lui a demandé combien de cahiers restaient là-bas.
— Plusieurs.
— Vous comptiez nous les donner quand ?
— Quand j'aurais compris ce que je donnais.
— Vous avez essayé devant nous sans nous dire ce qu'on regardait.
Lise a gardé les yeux sur la vitre. Cornec avait raison sur ce point. Elle avait envie qu'elle ait tort sur tout, pour ne pas avoir à séparer la faute qu'elle avait commise de ce qu'on allait en tirer.
Dans l'escalier, une voisine a entrouvert sa porte. Elle a reconnu Lise, aperçu les deux autres et refermé. Lise s'est demandé ce qu'elle raconterait si Jeanne l'appelait. Elle n'avait pas envie que sa mère apprenne sa vie par les précautions des voisins.
L'appartement était tel qu'elle l'avait laissé la veille au soir. Cornec s'est arrêtée dans le séjour ; Delaunay près de l'entrée. Aucun d'eux ne savait où poser ses mains. Pendant un instant, cette gêne a rendu à Lise un peu de son pouvoir.
Elle est allée dans la petite chambre. Le premier berceau attendait dans son bac gris, enveloppé d'un morceau de vieux bleu. Elle a sorti le cahier à spirale et deux liasses de notes. Sous une boîte de vis, elle a aperçu le carnet noir qu'elle n'avait pas mêlé aux trois piles de la veille.
Elle n'y consignait pas seulement des dessins. Elle y écrivait les nuits, les impressions au réveil, les gestes qu'elle avait eu le sentiment d'accomplir sans bouger. Elle l'avait écarté du tri parce qu'elle n'avait jamais envisagé de le leur donner. Les pages sous le lino et les huit feuilles de la boîte à couture resteraient aussi cachées, si personne n'entreprenait de tout déplacer.
Cornec est venue sur le seuil.
— Le montage ?
Lise lui a montré le bac. Elle a pris une liasse, puis l'autre. Un coin du carnet noir dépassait sous la boîte de vis.
Elle a tiré la boîte vers elle. Le carnet et un sachet de rondelles ont glissé au sol. Elle s'est baissée pour les ramasser et, en se redressant, a glissé le carnet dans la ceinture de son pantalon, au bas du dos, sous sa veste. Elle sentait chaque angle du carton sur sa peau. Elle s'est redressée trop vite.
Delaunay la regardait depuis le couloir.
Il a attendu, puis demandé qu'ils se dépêchent. Il a tourné les yeux vers l'entrée.
Elle a cru qu'il avait vu. Elle ne pouvait pas en être certaine. Ce doute lui donnait une dette qu'elle ne savait pas s'il avait voulu créer.
Cornec a déplié le chiffon, examiné le premier montage, puis les notes.
— Tout est là ?
— Non. Ce qui vous sert aujourd'hui. Le reste, c'est des affaires de famille.
Cornec allait répondre lorsque le téléphone fixe a sonné dans le salon. Marianne s'affichait sur le petit écran. Lise est restée avec les feuilles dans les mains. Elle avait proposé, moins de vingt-quatre heures auparavant, que sa sœur couvre son retard auprès de leur mère. Elle n'avait pas prévu devoir laisser son appel sonner devant des témoins.
— Vous répondez ? a demandé Cornec à Delaunay.
— Non.
La sonnerie s'est arrêtée. Lise a pris le bac. Delaunay a ouvert la porte ; elle a vérifié une dernière fois que le carton cachait la fissure, puis elle est sortie.
Dossier
À leur retour, une femme en manteau marine parlait à Masson devant le bâtiment C. Sophie Lecerf, du cabinet du préfet, défense et sécurité. Elle portait un dossier mince. Lise a remarqué qu'elle avait emporté un parapluie malgré l'éclaircie ; elle s'était préparée à la météo, pas à ce qui l'attendait dans la salle technique.
Les deux berceaux ont été réunis sur la table. Celui revenu de Penhoët était le premier qu'elle avait fabriqué. Celui saisi la veille, sa copie, avait fonctionné le matin même. Les noms de vivant et de mort ne tenaient plus ; Lise continuait pourtant de les employer selon l'essai qu'elle avait en mémoire.
Un téléphone sécurisé était en communication sur la table. La voix de Paris a demandé les observations, sans hypothèse. Cornec a repris les incidents et les essais. Tardieu a décrit les répétitions dans les dessins, les deux montages capables de répondre à des moments différents et le lien avec le sommeil rapporté par Lise. Elle a précisé que ce lien restait à établir. En reprenant ses termes, elle a dit que Lise appelait cela faire prendre un montage.
— Pouvez-vous comparer les deux maintenant ? a demandé la voix.
On avait préparé une masse de quarante kilos. Lise a proposé de commencer par celui de Penhoët. Il n'a produit aucun effet. Elle a fait arrêter la séquence, puis remplacé le berceau sous contrôle de Cornec.
Avec la copie, la mesure a commencé à diminuer. Trente et un, dix-huit, six. Le bloc a quitté son appui et s'est élevé de quatre centimètres. Sophie Lecerf a cessé d'écrire.
Lise a regardé les yeux de cette femme. C'était la première fois qu'elle assistait ainsi, de l'autre côté, à l'instant où quelqu'un devait abandonner une explication. Elle l'a trouvée seule. Puis la voix a repris et la pièce lui a retiré cette impression.
— Qui d'autre a obtenu l'effet ?
Tardieu a répondu que, dans les essais connus, Lise avait toujours préparé ou commandé le montage.
— Qui d'autre sait le faire prendre ?
Elle avait donné un verbe au phénomène ; on le lui rendait comme une question d'État. Lise ne savait pas quoi répondre. Personne n'avait encore essayé de reproduire exactement sa place. Elle ne pouvait pas affirmer qu'elle était indispensable, et une partie d'elle regrettait déjà de devoir le préciser.
— Je n'en sais rien, a-t-elle dit.
La voix a annoncé la prise en charge du dossier à un autre niveau. Lecerf assurerait le lien avec la préfecture. Les traces seraient conservées, les transmissions limitées. Masson devait préparer les documents de confidentialité et l'inventaire des supports ; les mesures de protection et, si nécessaire, de saisie seraient précisées par les autorités compétentes.
Lise devait rester disponible, accompagnée. Un véhicule partirait en début d'après-midi. La destination serait communiquée dans une heure.
— Pour aller où ? a-t-elle demandé.
— Nous vous l'indiquerons, a répondu la voix.
La ligne s'est coupée après un dernier échange avec Lecerf. Tardieu n'avait pas repris les essais. Cornec regardait l'enregistrement. Chacun disposait maintenant d'une chose à faire, sauf Lise, dont on venait d'organiser le déplacement.
Masson a réuni les premières pièces dans une chemise plus épaisse. Il a écrit sur la couverture : « VARENNE LISE — Portance anormale — Diffusion restreinte. »
Elle a regardé son nom inversé. André l'aurait reconnu sur une enveloppe de salaire. Jeanne l'aurait dit dans le bon ordre. Le carnet noir lui pressait toujours le bas du dos ; elle s'est tenue droite pour qu'il ne glisse pas.
Chapitre 7
Brest, provisoirement
Le trajet propre
Ils ont quitté le site par une sortie que Lise n'avait jamais empruntée. Delaunay conduisait vers Nantes. Les autres les précédaient dans un second véhicule. Sur la banquette, elle avait une bouteille d'eau et un sandwich qu'elle n'arrivait pas à ouvrir avec sa main bandée. Il lui a proposé de s'arrêter. Elle a dit non.
Au terminal, Masson et Cornec attendaient. Un homme a vérifié les noms sur une liste et les a fait passer. Lise a demandé les toilettes ; là, elle a sorti le carnet noir de sa ceinture et l'a glissé dans la doublure décousue de son sac. Elle se sentait mieux de ne plus l'avoir contre la peau, moins bien de pouvoir maintenant en être séparée.
Sur le tarmac, un bimoteur gris attendait.
— Où est-ce qu'on va ?
— Brest, a répondu Masson.
— Provisoirement, a précisé Cornec.
— Combien de temps ?
Personne ne lui a donné de durée. Delaunay l'a regardée, puis l'avion.
— Ils ne le savent pas encore.
Tardieu et Lecerf les avaient rejoints pour le vol. Lise les a vus monter avec leurs dossiers, des vêtements prévus pour le voyage, cette façon d'occuper une journée imprévue sans en perdre la conduite. Elle était partie le matin pour un entretien à sept heures trente. Elle n'avait pas de rechange.
Le vol a duré moins d'une heure. Cornec s'est endormie. Lise a regardé son visage sans méfiance pour la première fois : une femme fatiguée, dont les lèvres se détendaient légèrement à chaque cahot. Le sommeil rendait presque inconvenante la dureté de leur matinée. Elle aurait aimé pouvoir en conclure quelque chose sur elle.
Ils ont atterri à Lanvéoc. Une voiture attendait, puis une autre au-delà d'une barrière. Lise ne savait plus à quel moment elle était passée d'un transport organisé par son employeur à un déplacement organisé par l'État. Personne n'avait eu besoin de lui annoncer la frontière.
Le site qui les a reçus comportait deux bâtiments pâles, des vitres épaisses, un parking presque vide. Derrière les grillages, on distinguait la rade. Les chambres existaient avant qu'elle ait fait flotter la gueuse ; des gens savaient déjà comment y recevoir une personne dont on ne voulait pas expliquer l'arrivée. Cette disponibilité l'a inquiétée davantage que l'avion.
Les gens sérieux
Sa chambre avait un lit simple, une douche, un bureau et une fenêtre limitée dans son ouverture. Sur le bureau attendaient un carnet quadrillé neuf, trois stylos noirs et une feuille intitulée « Sommeil — observations spontanées ». Le badge blanc portait son seul nom.
Elle a posé le sac près du lit. Un agent lui a demandé de le laisser pour l'inventaire des effets apportés. Elle a pensé au carnet dans la doublure et n'a pas discuté, de peur d'attirer l'attention sur ce qu'elle voulait garder.
Plus tard, on l'a conduite à une réunion. Tardieu, Masson et Lecerf étaient déjà assis avec deux inconnus. Pierre-Alain Ségur représentait le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. Il avait les cheveux blancs coupés court et une voix sans sollicitude apparente. Ariane Sorel était physicienne, spécialiste des structures et des couplages complexes.
— La présentation est plus nette que ce sur quoi je travaille, a-t-elle dit.
Elle avait les mains nues, les cheveux attachés, l'air de préférer déjà un problème précis aux noms qu'on lui donnait.
Ségur a commencé. Il ne s'agissait pas de traiter Lise comme une coupable, mais le phénomène changeait la portée de ce qui lui était demandé. Ils devaient établir s'il pouvait être reproduit, de qui il dépendait et qui pouvait déjà en avoir connaissance.
— Vous pourriez commencer par me demander si je suis d'accord pour rester.
— Je vous le demande.
— Avec ma voiture à Montoir et mon téléphone dans une enveloppe ?
Il l'a laissée finir. Il ne s'est pas excusé. Il a dit que l'arrivée s'était faite trop vite et qu'ils allaient régler ses besoins immédiats. Elle ne savait pas s'il appelait ainsi sa liberté ou seulement sa brosse à dents.
Sorel a demandé de ne pas employer antigravité comme une explication. Une charge apparente diminuait dans certaines conditions et l'inertie semblait se conserver : c'était ce qu'ils devaient encore examiner proprement.
— J'ai évité le mot depuis le début, a dit Lise.
— Bien. Aidons les autres à en faire autant.
Tardieu lui a montré les mesures. Sorel les a regardées longtemps. Lise a reconnu chez elle une avidité qu'elle comprenait mieux que la prudence de Ségur. Cette femme voulait savoir. Elle ne pouvait pas encore décider si cela la protégeait.
Ce que l'État appelait protéger
On lui a demandé quand les dessins avaient commencé, quels objets avaient répondu et devant qui. Masson notait les dates ; Lecerf revenait sur les personnes. Sorel insistait sur l'ordre des événements. Avait-elle rêvé avant de construire, après avoir observé un effet, après avoir manipulé l'objet ?
Lise a essayé de répondre sans reconstruire une logique plus belle que ses notes. Certaines dates se confondaient déjà. Elle avait parlé de formes pendant deux ans sans imaginer qu'il faudrait un jour justifier la différence entre un lundi et un mercredi.
Les questions ont atteint ses horaires de sommeil, ses migraines, ses médicaments. Sorel a demandé qu'un médecin recueille les informations de santé. Elle avait besoin de connaître ce qui pouvait modifier les conditions d'observation, pas de remplir elle-même un dossier médical. Lise lui a été reconnaissante de cette limite, même si les deux dossiers seraient ouverts dans le même bâtiment.
— Aviez-vous parlé des rêves avant aujourd'hui ? a demandé Ségur.
Elle a pensé aux remarques de Marianne. Sa sœur savait qu'elle dormait mal ; elle ne savait pas ce qui l'attendait au réveil.
— Pas de ce qu'ils contenaient.
Lecerf a présenté le dispositif de confidentialité et de protection. Lise lui a demandé contre qui on la protégeait. La réponse a tardé.
— Contre ceux qui voudraient obtenir ce que vous savez faire avant que nous sachions nous-mêmes ce que c'est.
Ségur a précisé les risques : industriels, intermédiaires, ambassades, services. On pourrait lui proposer de l'argent, un laboratoire, de meilleures conditions de travail. On pourrait aussi l'isoler. Une fois son existence diffusée, revenir au poste 14 ne suffirait plus à lui rendre sa vie antérieure.
Elle l'a écouté. Il n'avait pas besoin d'exagérer pour l'effrayer. Depuis le premier jour, elle avait imaginé qu'on la déposséderait ; entendre une personne compétente lui décrire les moyens possibles lui donnait une étrange envie de lui faire confiance.
— Et vous, qu'est-ce que vous faites de différent ?
Ségur a laissé passer quelques secondes.
— Nous le faisons en français.
Elle n'a pas su s'il se moquait de lui, d'elle ou de la seule réponse honnête qu'il pouvait donner. Masson avait refermé son stylo. Tardieu regardait les feuilles.
Lise a pensé à ce mot, français, qu'elle n'avait jamais eu besoin d'employer pour expliquer sa vie. Il contenait sa langue, les quais où son père avait travaillé, l'école de Marianne, la voix de sa mère au téléphone. Il contenait maintenant la voiture, le reçu, l'homme qui décidait où elle dormirait. Elle ne voulait céder aucun des premiers aux seconds. Elle ne savait pas comment les séparer sans mentir autrement.
Sorel lui a demandé de passer la nuit sur place et de noter ce dont elle se souviendrait au réveil, sans chercher à provoquer quoi que ce soit. Les consignes de santé seraient vues avec le service médical. Pour le reste, une date, un dessin, quelques mots suffiraient. Si une image précise revenait, elle devait prévenir.
— Vous voulez regarder mes rêves.
— Ce que vous pourrez en rapporter.
— Vous appelez ça une différence ?
— Oui. Mais elle ne règle pas votre objection.
Lise a regardé le carnet neuf. C'était une réponse moins rassurante qu'une dénégation ; elle lui a paru, pour cette raison, plus difficile à repousser.
La chambre 18
Le soir, on lui a apporté une soupe correcte, du pain frais et des vêtements. Son téléphone n'était pas revenu. Le badge donnait accès à deux couloirs et à la salle commune. La porte de sa chambre s'ouvrait ; au bout du bâtiment, une autre restait fermée.
De retour dans sa chambre, elle a fermé la porte et actionné la poignée pour vérifier qu'elle s'ouvrait de l'intérieur. Elle s'est trouvée ridicule, puis a recommencé. Elle voulait seulement vérifier qu'elle pouvait sortir de la chambre sans appeler quelqu'un.
Le carnet posé sur le bureau comportait des rubriques : heures d'endormissement et de réveil, qualité perçue, images, croquis. Elle a feuilleté les pages. Le sommeil avait jusque-là été l'endroit où elle perdait le contrôle de ce qu'elle cachait ; ils venaient de lui demander d'en organiser le retour.
Dans la salle d'eau, elle a défait sa chemise. Le miroir montrait des cheveux aplatis, une main bandée, une femme qui avait l'air d'avoir voyagé plus loin que Brest. Elle a éteint la lumière et gardé celle du couloir.
Le souvenir d'Hassan lui est revenu : un rire près de sa clavicule, la chaleur d'une main sous son tee-shirt. Elle n'a pas essayé de retenir son visage. Appuyée contre la porte fraîche, elle s'est donné du plaisir avec une impatience presque rageuse, puis est restée immobile, la paume devant la bouche. Elle ne voulait ni noter ni comprendre ce qui venait de se passer.
Une sirène grave a résonné du côté de la rade. Elle a attendu qu'elle s'éloigne. La soupe avait refroidi ; elle l'a mangée assise sur le lit.
Son père aurait détesté un repas posé ainsi sur des draps. Elle l'a imaginé protester, puis tendre la main pour écarter lui-même le plateau. Elle aurait aimé lui raconter le vol. Elle aurait aimé être rentrée chez elle après quelque chose d'extraordinaire, au lieu de devoir passer la nuit à côté de ses conséquences.
Le carnet noir était dans le sac retenu pour inventaire. Delaunay l'avait peut-être vue le cacher sous sa veste, chez André. Elle essayait de se rappeler son regard. Un homme qui ne disait rien pouvait vous laisser libre, vous laisser vous compromettre ou attendre le moment de vous rappeler ce qu'il savait. Elle ne disposait encore que de son silence.
Deux coups ont été frappés à la porte. Ségur n'est pas entré.
— Madame Varenne ? Si quelque chose vous vient, appelez sans attendre le matin.
Elle a répondu oui. Elle ne promettait pas tout ce qu'il espérait entendre.
Lorsqu'elle s'est couchée, le carnet blanc se voyait encore sur le bureau. Elle a tiré la couverture jusqu'à son épaule blessée et lui a tourné le dos.
Chapitre 8
La preuve sans public
Ce que la nuit a laissé
À deux heures seize, Lise s'est réveillée avec la certitude d'avoir tenu une chose trop grande. Elle avait encore la position dans les épaules. Dans le rêve, un berceau ouvert entourait une masse sombre ; trois espaces devaient rester libres. Elle en connaissait l'orientation sans pouvoir dire ce qui la rendait nécessaire.
Elle est restée sur le dos. La ventilation soufflait, un bruit venait parfois de la rade. Elle a posé la main sur son ventre pour sentir un contact dont elle décidait encore. Le rêve lui avait laissé une fatigue d'effort ; elle n'avait pas bougé du lit.
Le carnet neuf attendait. Ségur lui avait demandé de prévenir. Le carnet noir était dans le sac retenu hors de la chambre. Entre celui qu'on lui avait donné et celui qu'elle avait caché, elle avait l'impression de devoir choisir quel genre de vérité elle allait laisser vivre.
À deux heures vingt-quatre, elle s'est levée. Elle a dessiné les appuis, les vides, les ouvertures vers la droite, la position de la masse. Elle s'est arrêtée avant le dernier repère.
Le côté ouvert devait faire face à l'eau.
Elle aurait pu l'écrire en précisant qu'elle n'en savait rien, que c'était une impression. Elle ne voulait pas voir cette phrase sur le papier qu'ils emporteraient le matin. Elle y entendait sa propre voix devenue risible et, plus loin, la possibilité qu'on la croie.
Elle n'a pas appelé. À trois heures dix, elle s'est recouchée. Vers quatre heures, le sommeil l'a reprise sans image. Elle a été réveillée à six heures onze pour le petit déjeuner.
Sur le plateau, un papier annonçait que sa famille avait été informée d'un déplacement professionnel non prévu, sans détail technique. Aucune signature. Lise a lu la phrase avant de boire le café. Quelqu'un avait parlé à Jeanne ou à Marianne ; elle ne savait ni qui ni avec quels mots. Il aurait pu leur dire qu'elle avait besoin de vêtements. Il avait peut-être seulement dit que tout allait bien.
À sept heures trente, Sorel et Tardieu sont venues. Avant d'ouvrir le carnet, Tardieu a demandé si elle en avait volontairement écarté quelque chose.
— Il manque toujours des choses.
— Je vous demande si vous savez lesquelles.
Lise a regardé la fenêtre. Sorel lui a annoncé l'essai prévu : un lest d'environ six cents kilos, maintenu près du sol, avec des retenues mécaniques. Lise a demandé où se trouvait le hangar.
— Pourquoi ?
— Le lieu peut compter.
Tardieu a ouvert le carnet. Elle n'avait pas obtenu la réponse à sa première question.
Le protocole
Pendant le café, on avait apporté une caisse contenant le sac de Lise et les effets rendus après inventaire : mouchoir, élastique, clés de voiture. Le carnet noir n'y était pas. Elle avait regardé la doublure ouverte sans demander ce qu'on en avait retiré.
Delaunay a marché derrière elle jusqu'au hangar. Elle cherchait à voir dans son silence la confirmation de ce qu'il savait. Il pouvait aussi ne penser qu'à son trajet. Elle n'avait plus beaucoup de gens autour d'elle auxquels accorder cette simplicité.
L'odeur du hangar l'a rassurée : métal humide, graisse, sel. Un pont roulant jaune traversait la charpente. Derrière la grande porte fermée, l'eau venait contre le quai.
Le lest pesait exactement six cent vingt kilos. Béton armé, ceinture d'acier, anneau supérieur, flancs éraflés. Il avait été installé sur une plate-forme de mesure, au centre d'une zone balisée, avec quatre capteurs et des dispositifs destinés à retenir tout déplacement. Deux techniciens vérifiaient les derniers repères.
Ségur, Lecerf et Masson attendaient près de l'acquisition. Tardieu a rappelé à Lise qu'elle ne devait toucher à rien sans le signaler. Le berceau qui avait répondu la veille était fixé sur une plaque, dans une protection transparente. On avait marqué les serrages en rouge.
Sorel s'est accroupie devant. Elle a dit qu'elle n'aimait pas la vitesse avec laquelle ils donnaient à l'objet l'apparence d'un matériel maîtrisé.
— Il fallait bien le fixer, a répondu Tardieu.
— Oui. Il faudra se rappeler que c'est tout ce que la fixation prouve.
Lise les a écoutées. Elle avait cru qu'une équipe savante viendrait avec un langage capable de dissiper sa peur. Elles devaient, elles aussi, se défendre contre le soulagement que procurait un objet bien présenté.
Le premier essai serait conduit par un technicien. Lise resterait derrière la ligne jaune, à quatre mètres. Cela ne testerait pas encore l'effet de son absence ; seulement la possibilité de se passer de ses mains en utilisant le dessin qu'elle avait fourni. Sorel l'a précisé avant qu'on commence.
Le technicien a orienté le berceau. Les réglages ont été vérifiés, l'état initial enregistré. À l'activation, la charge est restée voisine de six cent vingt kilos. Trente secondes, une minute. Rien.
— Très bien, a dit Sorel.
Lise a ri malgré elle.
— Vous dites tous ça quand ça ne marche pas.
— On vient d'essayer une chose identifiable. On peut au moins la décrire.
Le deuxième essai a donné le même résultat. Au troisième, une variation d'un kilo est apparue, puis s'est effacée. Ségur a demandé si c'était du bruit de mesure. Sorel a répondu que c'était possible et insuffisant pour conclure à un effet.
Lise regardait la porte du quai. Elle avait voulu garder un détail pour elle. Il occupait maintenant toute la place dans ce qu'elle voyait.
La masse et l'eau
— L'ouverture est mal orientée.
Sorel a repris le carnet.
— Vous avez indiqué la droite. Par rapport à quoi ?
Lise n'a pas répondu.
Tardieu a posé le doigt sur le dessin.
— Vous saviez qu'il manquait un repère.
— Je ne savais pas si c'était utile.
Ségur s'est approché. Il pouvait accepter qu'elle ignore ce qui se produisait ; il ne pouvait pas accepter qu'elle laisse engager l'essai sans signaler une information qu'elle avait retenue. Plusieurs personnes travaillaient autour d'une charge instable.
Elle a regardé les techniciens. Ils n'étaient pas venus pour lui prendre ses rêves. L'un vérifiait encore une fixation, penché sur un genou. Sa présence lui a rendu l'objection impossible à repousser entièrement.
— Dans le rêve, le côté ouvert regardait l'eau.
Sorel a demandé si elle en connaissait la raison. Non. Si elle l'avait noté ailleurs. Non plus.
— Nous pouvons enregistrer cela comme une indication que vous ne savez pas expliquer. Mais vous ne pouvez pas décider pour nous qu'elle ne compte pas, puis attendre de voir ce que fait la masse.
— Et je peux décider de ne pas faire l'essai ?
Un silence a suivi. Tardieu a regardé Ségur avant de répondre.
— Il faut justement que nous puissions distinguer ce refus d'un essai dont vous savez le dessin incomplet.
Lise a accepté d'indiquer l'orientation. La stimulation arrêtée, elle s'est approchée du lest. Le technicien a tourné la plaque d'une douzaine de degrés vers le quai. Elle lui a demandé de revenir un peu, puis de s'arrêter.
— Combien de degrés ? a demandé Sorel.
— Je ne savais pas avant de le voir.
Le technicien a relevé l'angle obtenu. Lise est ressortie de la zone. Ils ont repris la séquence depuis l'état initial.
Pendant quatre secondes, la charge est restée entière. Puis elle a diminué lentement : six cent dix-sept, six cent onze, cinq cent quatre-vingt-quatorze. Un bruit a couru dans la charpente. Sorel a fait signe de ne pas approcher.
Lise regardait le flanc éraflé du béton. Elle connaissait les levées ordinaires, le travail du câble, le moment où une masse se met à dépendre d'une autre pièce. Ici, elle ne trouvait pas ce relais. Les chiffres baissaient sans qu'aucun appareil de levage reprenne la charge à leur place.
La mesure a passé deux cent treize et continué de chuter. Le lest s'est dégagé de son appui. Deux centimètres, peut-être trois. De la poussière est tombée du flanc.
Lecerf ne prenait plus de notes. Les autres s'étaient immobilisés. Lise a senti dans ses jambes la préparation involontaire d'un effort qui ne lui serait d'aucun secours si le bloc partait de côté. Ses six cent vingt kilos n'avaient pas disparu.
Il est resté ainsi six secondes, puis est redescendu. Il a repris contact avec l'appui dans un choc sourd ; les capteurs ont alors enregistré le retour progressif de la charge. Une alarme a sonné. Sorel a fait confirmer l'arrêt et l'état de l'installation avant de demander le silence de l'alarme.
Tardieu a annoncé qu'ils avaient une séquence complète.
— On la garde, a dit Sorel. On ne recommence pas maintenant.
Elle avait pâli. Lise s'en est aperçue lorsque la physicienne a retiré ses lunettes. Ce visage l'a empêchée de croire un instant de plus qu'elle était entourée de gens qui savaient déjà ce que cela voulait dire.
Le cercle
Dans la salle de réunion, les carafes avaient été changées. Un homme apparaissait sur l'écran : Hadrien Vauclair, conseiller pour la souveraineté industrielle et la défense à l'Élysée. Lise a pensé à la matinée où elle avait arraché trois pages pour les cacher dans sa chaussette. Elle ne savait plus comment cette femme-là avait pu croire qu'elle disposait de temps.
Vauclair avait vu l'enregistrement. Sorel a rappelé qu'il s'agissait d'une séquence et que les conditions restaient mal comprises.
— Parlons alors de la dépendance, a-t-il dit.
Il a résumé le matériel, les lieux, les masses différentes, l'intervention de Lise. Il fallait savoir si une autre personne pouvait obtenir l'effet, si les objets gardaient quelque chose après son passage, si son sommeil jouait un rôle réel. Il voulait surtout éviter qu'un autre acteur ait le temps de poser ces questions avant eux.
— Qui, nous ? a demandé Lise.
— Un cercle restreint pour l'instant. La suite dépendra de ce que nous pourrons construire avec vous.
Sorel lui a demandé de ne pas présenter la coopération comme la seule manière d'obtenir une place dans le dispositif. Lise venait de garder une information par peur de la donner. La pression ne la rendrait pas nécessairement plus franche.
Lise l'a écoutée parler d'elle. Elle était défendue comme une personne dont il fallait ménager les conditions de travail pour qu'elle dise la vérité. Cela valait mieux que les menaces ; elle aurait voulu davantage, sans savoir encore le formuler.
Masson a énuméré les cadres qu'on pouvait invoquer. Aucun ne permettait à lui seul de régler la propriété des montages, le secret, la protection de Lise, ses obligations de salariée et l'usage possible de ses nuits.
— Le droit du travail existe encore ? a-t-elle demandé.
— Oui.
— C'est gentil.
— Il ne suffira pas à régler toutes les questions qui viennent de s'ouvrir.
Tardieu a posé devant elle la courbe du hangar. Une descente, quelques secondes d'allégement, un retour. Sur la feuille, rien ne disait la poussière tombée du bloc ni la peur dans les jambes de Lise.
— Tout le monde voudra pouvoir obtenir cela sans vous, a dit Tardieu.
Lise l'a regardée.
— Vous aussi ?
— Oui.
La réponse lui a fait plus mal qu'elle ne l'avait prévu. La veille encore, elle voulait qu'on lui laisse sa vie. L'idée de devenir inutile après avoir permis cette chose lui blessait une ambition qu'elle avait à peine commencé à reconnaître. Elle ne savait pas si elle préférait qu'ils échouent ou qu'ils réussissent assez vite pour la laisser partir.
Vauclair devait proposer au président un dispositif exceptionnel. Pour l'instant, ils demandaient qu'elle reste une nuit de plus. Lise a demandé ce qu'il adviendrait si elle refusait cette protection. Ségur n'a pas répondu tout de suite. Sorel a dit qu'il faudrait alors trouver autre chose.
— Vous croyez qu'on me laissera le trouver ?
— Je crois qu'il faut commencer à le demander autrement qu'en cachant un angle sur une feuille.
Lise a repris la courbe. Le papier tremblait un peu. Elle en avait assez de sentir, dans les réponses qui la contrariaient, une part de raison qu'elle ne pouvait pas simplement rejeter.
À dix heures cinquante-six, Vauclair a quitté l'écran. Ségur a demandé la conservation de la séquence sur deux supports chiffrés, sans nouvelle diffusion sur réseau. Sorel a demandé un médecin du sommeil. Ils allaient examiner ce que Lise vivait pendant la nuit ; l'examen n'était pas censé remplacer l'étude du phénomène par un diagnostic posé d'avance sur elle.
À onze heures quinze, Delaunay est entré avec un sachet transparent.
Le carnet noir était dedans.
— Trouvé dans votre sac.
Elle l'a regardé, puis Delaunay. Elle ne saurait pas, maintenant, ce qu'il avait choisi de ne pas voir chez André. Le carnet était là ; il avait atteint la table par un chemin dont elle n'avait plus la maîtrise.
Ségur a demandé ce qu'il contenait.
— Ce que je n'ai pas encore donné.
Chapitre 9
Le contrat moral
Carnet ouvert
Lise avait acheté le carnet noir trois ans auparavant pour noter des références de joints. Les premiers rêves y étaient entrés plus tard, parmi les dates de révision et les mesures. Elle ne se rappelait pas avoir décidé d'en faire autre chose. On lui demandait maintenant depuis quand il existait.
— Le carnet ou ce qu'il y a dedans ?
Ségur lui a demandé de préciser les deux. Masson a noté : acheté environ trois ans plus tôt, dessins et récits de nuits depuis deux ans. Lise regardait l'élastique fatigué sous le plastique. Elle se souvenait de l'avoir remplacé une fois par celui d'un agenda. Il fallait peu de choses pour qu'un objet devienne à vous ; beaucoup moins que ce qu'on exigeait pour le prouver.
— Pourquoi l'avoir caché ?
— Parce qu'il est à moi.
Ségur a dit qu'il comprenait. Elle l'a interrompu.
— Vous comprenez qu'il vous serait utile.
Elle lui a parlé des nuits sans résultat, des migraines, des mots dont elle ne comprenait plus le sens à midi. Son père apparaissait dans des marges où il ne renseignait aucun essai. Certaines erreurs leur sembleraient peut-être des pistes. S'ils voulaient lire, il faudrait qu'elle soit là pour dire ce qu'elle savait, ce qu'elle supposait et ce qu'elle avait seulement eu besoin d'écrire.
Sorel a demandé la permission d'ouvrir le sachet.
— Avec moi.
— Oui.
Masson a rappelé que le carnet contenait des informations désormais sensibles.
— Et moi, qu'est-ce que je contiens ? a demandé Lise.
Il n'a pas répondu immédiatement. Ségur a dit qu'elle était, pour l'instant, la seule à pouvoir prévenir certaines interprétations fausses.
— Écrivez-le.
— Vous voulez une garantie ?
— Je veux qu'il reste quelque chose de cette réponse quand je ne serai plus dans la pièce.
Sorel a ouvert le carnet près d'elle. Un dessin de cage, une date, deux lignes barrées. En dessous : « Laisser du vide à côté de ce qu'on veut tenir. » Masson a demandé ce que cela signifiait.
— Je l'ai écrit au réveil. Je ne sais pas si ça désigne une pièce.
Il a commencé à noter, puis a regardé Sorel. Elle lui a demandé de conserver aussi cette incertitude.
Plus loin, Tardieu a relevé des dates d'échecs, plus nombreuses que celles des réussites. Lise n'y avait jamais fait attention. Les mauvais jours demandaient une explication ; lorsqu'une chose marchait, elle se dépêchait d'en faire une autre. Cette asymétrie lui ressemblait assez pour l'agacer.
Sur une page sombre de reprises, Sorel s'est arrêtée. Lise avait écrit : « Ne pas donner si on ne sait pas qui portera. » Elle ne lui a pas demandé de traduire. Lise a refermé le carnet avant qu'elle tourne la page suivante.
La première clause
— Avant de continuer, j'appelle ma sœur.
Lecerf a rappelé que la famille avait été prévenue.
— Par vous. Maintenant elle va l'être par moi.
Ségur a accordé cinq minutes. Lise a demandé à être seule. Il a refusé. Ils se sont entendus sur un appel sans haut-parleur, avec une présence silencieuse, sans information technique ni adresse précise. Elle a trouvé ce résultat humiliant et s'est efforcée de ne pas le refuser pour cette seule raison.
Delaunay lui a tendu un téléphone gris. Le numéro de Marianne était déjà composé. Elle n'avait même pas eu à le chercher dans sa mémoire.
Sa sœur a décroché à la deuxième sonnerie.
— C'est moi.
— Lise ? Tu es où ?
— En déplacement.
Un silence lui a répondu.
— Ne me parle pas comme à maman.
Elle a tourné le dos à la table. Dans l'angle du mur, deux blancs se rejoignaient ; on avait repris la peinture sans repeindre toute la pièce. Elle s'est mise à suivre la limite des yeux.
— Je ne peux pas t'expliquer.
— Tu es avec qui ?
— Des gens sérieux.
— Ça ne me rassure pas.
— Moi non plus.
Marianne lui a demandé si on la retenait. Lise a dit que ce n'était pas aussi simple. Elle a entendu sa sœur reprendre de l'air tout près du microphone.
— C'est une réponse à quelle question, ça ? Est-ce que tu es en danger ?
— Je ne suis pas seule.
— Tu comprends que ça ne me dit rien ?
Lise a regardé Sorel, qui n'a fait aucun signe. Elle aurait pu dire qu'elle ne savait pas encore à quel point elle avait peur, ni de quoi exactement. Elle n'arrivait pas à l'expliquer sans effrayer davantage Marianne.
Jeanne voulait appeler la gendarmerie. Lise a demandé qu'elle l'en empêche.
— Tu disparais et tu me demandes de calmer tout le monde.
Elle ne pouvait pas le nier. Marianne en avait assez de servir de relais à une sœur qui prétendait ne dépendre de personne.
— Aujourd'hui seulement, a dit Lise. Et pour l'appartement : ne vendez rien, ne donnez pas les outils. Pas encore.
— Pourquoi ?
— J'ai besoin qu'il reste un endroit comme je le connais.
La voix de Marianne s'est adoucie, ce qui a achevé de lui brûler les yeux.
— Tu m'appelles ce soir.
Lise a regardé Ségur. Il a acquiescé.
— D'accord.
— Et s'il y a quelqu'un à côté de toi, qu'il sache que je viendrai si tu ne rappelles pas.
— Marianne.
— Je viendrai mal, je ne saurai pas à quelle porte sonner, mais je viendrai.
Lise a souri en regardant les deux blancs du mur.
— Ça leur fera peur.
— Tant mieux.
Elle a gardé le téléphone près de son oreille après la fin de l'appel. Lorsqu'elle l'a rendu, Ségur a remarqué que sa sœur avait du caractère.
— Elle enseigne à des quatrièmes.
Il a eu un sourire bref.
Lise s'est rassise. Elle voulait désormais un avocat qui soit le sien. Elle a attendu que Masson l'écrive.
Limites
Elle a demandé que les points discutés soient inscrits au tableau. Elle voulait lire pendant qu'on formulait. Masson a proposé Conditions de coopération provisoire. Lise a refusé le titre.
— Vous ne savez pas combien de temps je reste. Vous ne savez pas ce que vous me demanderez. Vous ne pouvez pas mettre tout cela dans provisoire et passer à la suite.
Ségur a proposé Conditions immédiates. Le feutre a couiné lorsqu'il a écrit le nouveau titre. Lise s'est aperçue qu'elle regardait cette petite concession comme on regarde une première réussite d'essai. Elle devait se méfier du soulagement qui lui venait trop vite.
Elle a commencé par ce qu'on ferait à son corps. Pas d'intervention imposée pour produire une nuit utile, pas de privation de sommeil organisée, pas de surveillance corporelle décidée sans qu'on lui explique et qu'elle y consente. Sorel a demandé qu'on écrive séparément observation scientifique et soin. Le fait de vouloir comprendre le phénomène ne constituait pas une indication médicale.
Ségur a réservé le cas d'une urgence de santé. Lise a demandé qui la constaterait.
— Un médecin, a-t-il répondu.
— Un médecin qui puisse me parler sans regarder d'abord votre téléphone. Et Sorel présente pour ce qui touche aux essais.
La physicienne a relevé la tête. Ségur a précisé qu'elle ne donnerait pas d'avis médical.
— Je lui demande de dire ce qu'elle pense des raisons scientifiques qu'on invoque, a répondu Lise.
— Cela, je le ferai, a dit Sorel.
Le point suivant a pris plus de temps. Lise voulait connaître la charge, le lieu et la finalité des essais. Elle a nommé les armes, les munitions, les véhicules militaires, les équipements de surveillance. Elle ne voulait pas découvrir après coup ce qu'elle avait contribué à faire fonctionner.
Ségur a refusé de promettre que l'État n'étudierait jamais les usages de défense.
— Je vous parle de ce que vous me ferez faire, a dit Lise.
Masson a écrit une obligation d'information préalable. Elle lui a demandé de remplacer information par accord.
Il a arrêté son feutre.
— Ce n'est pas la même portée.
— C'est pour cela que je le demande.
Lecerf a annoncé que Vauclair contesterait. Ségur a dit qu'il lirait la formulation. Ils ne venaient pas de fixer la politique de défense française ; ils essayaient d'écrire les conditions des prochains essais avec Lise, et cette limite même semblait déjà trop vaste.
Elle a demandé l'appel quotidien à Marianne, le carnet lu et copié en sa présence, l'appartement fermé après leur passage. Elle voulait que les dessins encore retenus soient discutés avec son propre conseil avant toute nouvelle remise. Elle ne disait pas où ils étaient cachés.
Chaque demande devenait une phrase, puis une objection. Masson travaillait plus lentement. Sorel intervenait sur un mot, Tardieu sur une catégorie d'essai. Lise regardait leurs dos devant le tableau. Elle ne les avait jamais eus aussi longtemps occupés à quelque chose qu'elle avait exigé.
Ce plaisir l'a surprise. Elle aurait voulu pouvoir le confondre entièrement avec la reprise de sa liberté.
La société qui n'existait pas encore
Tardieu a proposé de créer une structure distincte. Dans l'entreprise actuelle, le dossier serait pris entre les intérêts du groupe et ceux de l'État. Sorti de l'entreprise sans autre précaution, il risquait de devenir un secret administratif dont personne ne saurait entretenir le matériel.
Masson a parlé d'une société dédiée, de droit français. L'État, l'employeur et Lise pourraient y être associés, avec un établissement public de recherche. Les droits sur les inventions, les notes et les essais devraient être distingués. Il voyait un moyen de distribuer des responsabilités là où, pour l'instant, chacun prenait ce qu'il pouvait atteindre.
Lise lui a demandé si l'établissement de recherche était certain ou simplement possible.
— À définir.
— Alors définissez-le. Je veux quelqu'un dont le premier travail soit de comprendre.
Sorel l'a mise en garde contre la confiance qu'elle semblait placer dans cette seule qualité. Un établissement public pouvait avoir, lui aussi, des programmes, des contrats, une hiérarchie pressée.
— Je ne cherche pas un endroit pur, a dit Lise. Je cherche quelqu'un qui ne vous doive pas tout.
Tardieu a ajouté qu'il fallait lui donner un droit de blocage sur certaines catégories d'essais. Lecerf a demandé comment un tel droit serait limité.
Lise a regardé les lignes au feutre. Elle aurait voulu savoir parler comme Masson. Elle n'aurait pas eu moins peur, mais elle aurait peut-être cessé de chercher ses mots au moment même où les autres en faisaient des décisions.
— Hier, j'ai pris l'avion sans savoir combien de temps je partais. Vous avez mes objets, mes feuilles, les numéros de ma famille. Si vous créez une société, je veux pouvoir y empêcher quelque chose. Sinon je ne vois pas ce qu'elle change.
— Elle ne vous rendra pas souveraine, a dit Ségur.
— Je ne demande pas à régner.
— Vous demandez déjà à fixer une limite que nous ne pourrions pas franchir.
Elle l'a laissé finir. Le mot souveraine la gênait par sa grandeur, mais aussi parce qu'il avait touché juste. Ne pas être gentiment consultée avant que les autres décident. Pouvoir dire non et voir une conséquence suivre ce mot. Elle n'avait jamais imaginé que ce besoin puisse lui paraître ambitieux.
— Je demande à ne pas être confisquée.
Masson l'a écrit à part : « Ne pas confisquer la personne en protégeant le phénomène. »
La phrase lui a plu. Puis elle a eu peur qu'on la trouve si bonne qu'elle remplace le travail qu'il restait à faire.
Ce qui peut tenir
En fin d'après-midi, quatre pages étaient prêtes. Masson a précisé leur statut : un relevé d'engagements immédiats, pas le contrat de la future société ni le règlement de toutes les questions de droit. Ségur s'engageait sur ce qui relevait de sa conduite du dispositif. Ce qui devait encore être arbitré apparaissait comme tel.
Quarante-huit heures à Brest avant un nouvel examen écrit de la situation. Un appel chaque soir. Un conseil choisi par Lise, avec les dispositions nécessaires pour l'accès aux informations protégées. Pas de nuit provoquée ou d'essai de défense décidé à son insu et sans l'accord prévu. Le carnet copié avec elle, l'appartement rendu à son usage familial. Les limites médicales seraient reprises avec un médecin.
Elle a relu plusieurs fois. Un mot de Masson ramenait l'accord à une simple consultation ; elle l'a fait corriger. Lecerf a ajouté les restrictions de diffusion. Elles lui ont paru moins abstraites depuis qu'elle avait entendu la voix de Marianne dans cette pièce.
Delaunay a signé comme témoin de la remise du carnet. Une coupure sur son pouce a attiré le regard de Lise.
— Pourquoi ne pas l'avoir pris hier ?
Il a compris sans qu'elle désigne le sachet.
— Je ne savais pas encore à qui je l'aurais donné.
Il avait donc vu. Elle l'a regardé avec une gratitude dont elle ne connaissait pas les conditions. Il ne lui devait pas d'explication plus favorable, elle ne lui devait pas encore de confiance.
Masson lui a proposé de signer en ajoutant ses réserves. Elle a demandé ce qu'elle pouvait écrire.
— Ce que vous voulez, tant que c'est lisible.
Elle a signé, puis ajouté : « Lu sans confiance pleine. Accepté pour empêcher pire. »
Ségur a lu la mention jusqu'au bout et signé à son tour. Personne ne lui a demandé de l'adoucir.
Le carnet noir a été placé dans une enveloppe identifiée qu'elle garderait jusqu'à la copie du lendemain, sous la responsabilité conjointe de Sorel et Delaunay. Lise avait fait préciser qu'elle pourrait le relire elle-même ; les copies attendraient sa présence. Elle a serré l'enveloppe contre elle en retournant à la chambre 18.
— Vous avez gagné du temps, a dit Sorel devant la porte.
— C'est ce que Ségur voulait aussi.
— Oui. Vous ne vouliez pas en faire la même chose.
Le lit était refait. Le carnet officiel avait été remplacé par un autre, plus épais, étiqueté « Observations nocturnes — Varenne — 2 ». Lise a posé l'enveloppe noire à côté. Son téléphone n'était toujours pas là. Une copie des quatre pages signées l'attendait avec une feuille de Masson : « Structure dédiée : hypothèses. »
Elle a regardé la rade. Des feux s'allumaient près d'un bâtiment que des remorqueurs déplaçaient lentement. Dans une heure, elle rappellerait Marianne. Elle s'est demandé de quoi elles pourraient parler après les premières questions. Des assiettes, peut-être. Elle regrettait déjà de les avoir abandonnées dimanche à sa sœur.
Puis elle a repris la feuille de Masson, barré hypothèses et écrit au-dessus : Limites. Elle a posé le feutre avant d'avoir envie d'ajouter autre chose.
Chapitre 10
La première entorse
Ce qui a frappé la nuit
L'appel du soir avait duré trois minutes vingt. Marianne avait annoncé que l'agent immobilier pouvait aller se faire voir. Jeanne avait posé le numéro de la gendarmerie près du téléphone, puis accepté de dormir chez sa fille. L'appartement de Penhoët resterait fermé. Lise avait dit merci ; elle aurait voulu que sa sœur entende davantage dans ce mot.
Plus tard, assise au bureau de la chambre 18, elle a écrit « Limites posées » dans le carnet officiel. Le reste de la page est resté vide. Elle essayait de raconter sa journée sans donner à chaque phrase l'air d'une pièce à joindre au dossier.
Elle a sorti le carnet noir de son enveloppe. Le relevé signé l'autorisait à le relire ; la copie en leur présence aurait lieu le lendemain. Elle l'a ouvert près de la lampe, avec un soulagement qui lui a fait mesurer à quel point il avait failli ne plus lui appartenir.
« Ne pas donner si on ne sait pas qui portera. » Deux pages plus loin, un ancien dessin montrait une forme couchée, traversée de trois lignes rouges. Elle avait écrit : « Ça ne lève pas. Ça empêche de tuer. »
Elle a regardé la date, un mardi de février. Elle ne se rappelait que la migraine, le départ précipité pour le poste, la certitude pénible d'avoir oublié quelque chose en se réveillant. Le dessin avait précédé la gueuse. Elle l'a examiné jusqu'à ne plus savoir ce qu'elle y reconnaissait et ce qu'elle y mettait depuis le matin.
Après minuit, elle s'est endormie. Dans le rêve, le hangar était différent de celui du lest. Une porte donnait sur le quai, l'air sentait le brûlé froid. Une masse longue reposait de travers sur des appuis déformés. Quelqu'un frappait contre du métal. Lise savait qu'il ne fallait pas la lever : elle entraînerait ce qui tenait encore. Il fallait diminuer la pression à un endroit, assez longtemps pour laisser un passage.
Elle a vu une porte rouge, puis entendu des coups plus proches.
Sorel frappait dans le couloir. Lise a ouvert. Delaunay attendait derrière la physicienne, une oreillette dans la main.
Un accident venait de se produire sur une zone technique du port militaire. Deux hommes étaient coincés ; un troisième avait été évacué. Les secours craignaient d'aggraver l'écrasement en reprenant la masse avec les moyens disponibles.
Lise a demandé de quel matériel il s'agissait.
— Un berceau de manutention navale, a répondu Delaunay. Classifié.
Elle a regardé les quatre pages signées, à côté du carnet.
— Non.
Sorel lui a dit qu'elle venait expliquer la demande.
— Au milieu de la nuit, avec deux hommes dessous. Vous me laissez quelle place pour l'entendre ?
— Celle que vous avez demandée. Votre accord est nécessaire.
— Et si je ne le donne pas ?
Sorel n'a pas répondu par une menace. Elle a posé les informations sur le bureau : une photo floue, un plan, la charge estimée, les risques de bascule. Une ligne manuscrite demandait encore : « Accord Varenne requis ? »
Lise a montré le point d'interrogation. Delaunay a dit qu'il faudrait le retirer. Elle ne savait pas à qui il parlait.
Les hommes étaient coincés depuis vingt-six minutes. On les entendait. Personne ne savait combien de temps il restait.
Lise a rouvert le carnet à la page de février. Sorel a regardé les trois traits rouges. Elle a demandé quand le dessin avait été fait, puis quand le rêve de cette nuit s'était produit. Elle n'a pas dit que l'un prédisait l'autre. Lise ne le savait pas davantage ; la ressemblance suffisait déjà à lui donner envie de partir.
— Cette page a été copiée ? a demandé Delaunay.
— La copie est prévue ce matin.
Sorel a pris la photo et le plan.
— Nous ne savons pas si ce dessin peut servir. Il faut commencer par cela.
Lise a pensé aux personnes qu'elle n'avait pas voulu nommer dans son refus. Elle pouvait rester ici. Cette possibilité existait dans le texte signé, peut-être même dans la volonté de ceux qui lui demandaient de venir. Elle ne suffisait pas à rendre le choix supportable.
— J'y vais.
La clause tordue
Avant le départ, ils sont passés quelques minutes dans la salle de réunion. Les secours continuaient sur le quai. Ségur était en liaison avec le site ; Masson écrivait debout. Vauclair parlait au téléphone, sans image.
L'accident avait eu lieu à zéro heure quarante et une. Un berceau de vingt-deux tonnes s'était couché sur une structure secondaire et une passerelle. Un levage ordinaire risquait de provoquer un cisaillement. On demandait une assistance exceptionnelle, à finalité de secours.
Lise a fait préciser que le matériel était militaire. Lecerf l'a ajouté. Elle ne contestait pas les victimes ; elle ne voulait pas que le mot disparaisse dès le premier usage d'une clause écrite pour cette éventualité.
Sorel a exposé ce qu'elle ignorait : le petit dispositif n'avait pas été étudié pour une telle charge, l'effet pouvait manquer ou devenir trop important, les images de Lise ne constituaient pas un mode opératoire. Elles allaient aider à un essai de secours dont aucun résultat n'était garanti.
— Voilà ce qu'il fallait me demander, a dit Lise.
Vauclair a rappelé que deux hommes risquaient de mourir pendant leur discussion. Elle a senti la phrase atteindre sa destination.
— Leur urgence vous arrange pour commencer.
— Elle ne m'arrange pas, a-t-il répondu. Elle existe. Et ce que nous ferons créera un précédent, que nous le voulions ou non.
Elle aurait préféré qu'il nie. On résiste plus facilement à une raison malhonnête qu'à deux vérités dont l'une vous prend en otage.
Masson lui a demandé de dicter son accord. À une heure dix-huit, elle a accepté une intervention limitée au secours, sans autorisation générale d'usage militaire ni renoncement aux conditions signées la veille. Le compte rendu devrait être contrôlé après l'opération. Sorel a demandé l'arrêt dès que l'effet dépasserait ce qui était nécessaire au dégagement.
Lecerf a demandé qui en déciderait. La physicienne pour les mesures, le responsable des secours pour les personnes, Lise pour ce qu'elle pourrait signaler de l'effet.
— C'est une assemblée, a dit Vauclair.
— C'est ce dont nous disposons, a répondu Ségur.
Lise a signé. Sous son nom, elle a ajouté : « Je signe pour les hommes dessous. Pas pour le matériel. » Masson lui a laissé la place. Ils sont partis.
Le berceau rouge
La porte rouge se trouvait au fond d'un hangar ouvert sur le quai. Lise l'a vue avant le berceau. Elle n'était ni plus haute ni plus précise que dans son rêve. Elle a voulu dire à Sorel qu'elle était là, puis s'est tue : la physicienne venait de la regarder à son tour.
Des projecteurs éclairaient le sol mouillé. Une odeur d'isolant brûlé se mêlait à celle de la vase. La structure longue avait basculé sur un chariot écrasé et une passerelle de maintenance. Un de ses appuis tenait encore ; l'autre reposait contre une cloison. Les câbles déjà posés montraient les tentatives interrompues. Dehors, une grue attendait sans pouvoir reprendre la charge dans cet angle.
Le capitaine Marescot est venu rendre compte à Ségur. Celui-ci l'a renvoyé vers Lise et Sorel pour la partie de l'intervention qu'elles venaient tenter.
Deux hommes sous la passerelle. L'un répondait, l'autre par intermittence. Il fallait dégager huit à dix centimètres sur un côté pour pouvoir découper sans comprimer davantage.
— Nous allons essayer de diminuer l'appui, a dit Sorel. Nous ne promettons pas une levée.
Marescot a regardé le berceau.
— Il me faut un passage. Appelez le reste comme vous voulez.
Lise a failli demander les noms. Elle ne l'a pas fait. Elle avait peur que les connaître l'empêche de regarder le métal ; cette prudence lui ressemblait assez à de la lâcheté pour qu'elle évite d'y penser plus longtemps.
Tardieu préparait le dispositif près des techniciens. Le boîtier transparent était fixé sur un support plus lourd. Deux alimentations, des capteurs supplémentaires sur les appuis, un coffret d'arrêt. Ils adaptaient le matériel du hangar à une situation qu'il n'avait jamais rencontrée. Lise a reconnu un outil trop vite amené là où quelqu'un en avait besoin.
Elle a ouvert le carnet. Les trois traits rouges pouvaient correspondre aux nervures de la structure. Elle ne savait pas si cette correspondance expliquait quoi que ce soit. Elle la sentait dans ses mains avec une force que le doute ne diminuait pas.
Elle a demandé que les sauveteurs qui pouvaient reculer quittent la zone de mouvement. Puis elle a indiqué une place pour le montage, à gauche du berceau.
— Trop près du point de bascule, a dit Sorel.
Lise a déplacé son repère sans pouvoir s'éloigner beaucoup. Elles ont discuté la position avec le technicien, installé la plaque en protégeant l'accès aux commandes, puis dégagé le secteur. Sorel n'avait pas accepté un rêve à la place d'une vérification ; elle ne pouvait pas davantage obtenir de Lise un calcul qui n'existait pas.
Les charges et la déformation étaient suivies sur l'écran. Dans le métal, quelqu'un a frappé trois fois. Lise a fermé les yeux, puis les a rouverts.
— Il faut arrêter avant que l'ensemble monte franchement.
Marescot a rappelé les huit centimètres nécessaires.
— Nous n'aurons peut-être que trois, a dit Sorel. Préparez une extraction basse si l'appui se relâche.
Il a juré à voix basse et donné les ordres. Rien, dans son assentiment, ne ressemblait à une confiance dans le phénomène. Il avait besoin de conserver une possibilité.
À l'activation, la charge mesurée a tenu autour de vingt-deux tonnes, puis commencé à descendre. Lise suivait le bord de la passerelle. Elle avait envie que la baisse s'arrête avant le premier craquement et peur qu'elle ne suffise pas.
La cloison a craqué. Tardieu a demandé s'il fallait interrompre. Sorel a vérifié la déformation et laissé la séquence continuer. Les charges se redistribuaient ; le berceau ne se soulevait pas en bloc, mais pressait moins sur la passerelle. Le métal écrasé s'est détendu de quelques centimètres.
Un cri est venu de dessous.
Marescot a confirmé le passage possible. Deux sauveteurs se sont glissés au ras du sol. La mesure oscillait autour de seize à dix-sept tonnes ; l'effet ne tenait pas immobile. Lise n'arrivait plus à regarder l'écran. Elle regardait les jambes des sauveteurs.
Le premier homme est sorti au bout de quarante secondes. Casque fendu, yeux ouverts. Il a toussé dès qu'on l'a tiré hors de la zone. Ce bruit a rendu le reste plus difficile : elle savait maintenant ce qu'elle attendrait du second.
Le berceau a tremblé. La charge est descendue encore, puis remontée brusquement vers vingt et une tonnes.
— La botte est coincée ! a crié un sauveteur.
Marescot a fait un pas. Delaunay lui a retenu le bras ; il n'aurait pas pu aider en entrant là.
Lise a baissé les yeux vers le dessin. Elle ne cherchait plus à vérifier la ressemblance. Elle voulait retrouver l'impression de ne pas lever, de laisser un passage. La porte rouge était au-delà de la masse, légèrement hors de l'axe ouvert du montage.
— Tournez vers la porte.
Sorel l'a regardée.
— Il est en marche.
— Je sais.
Lise allait ajouter que, sans cela, l'homme mourrait peut-être. Elle s'est entendue commencer la phrase et a reconnu les mots de Vauclair dans sa propre bouche. Cela ne lui a pas donné une autre solution.
Sorel a demandé au technicien une rotation très faible, surveillée sur la courbe. Deux degrés. Il a repris la commande avec une lenteur douloureuse. Vingt et une tonnes, dix-neuf, quatorze. Le retour de charge s'est arrêté.
Un sauveteur a coupé ce qui retenait la botte. L'autre a tiré le corps. La botte est restée.
Le deuxième homme ne toussait pas. Ils l'ont emporté aussitôt. Marescot a fait confirmer le dégagement de tous les intervenants ; Lise a appuyé sur l'arrêt avant que Sorel le lui demande.
La charge est revenue. La structure secondaire s'est écrasée dans un fracas qui leur a fait baisser la tête. Quelques secondes auparavant, il y avait encore des hommes dessous.
Marescot répétait que la zone était évacuée. Lise a retiré la main du coffret. L'angle du plastique avait marqué sa paume. Elle a frotté cette marque avec le pouce, sans parvenir à sentir si elle lui faisait mal.
Réussite
Le Bihan respirait seul. Kerbrat avait été intubé. Lise a appris leurs noms vingt minutes plus tard, dans un couloir du service médical. Les deux étaient vivants. Elle a demandé une seconde fois, puis s'est excusée auprès de l'infirmière qui venait de lui répondre.
Ségur s'est assis près d'elle. Tardieu parlait aux techniciens. Lecerf rassemblait les fiches. Personne ne paraissait savoir combien de temps on pouvait laisser à deux noms pour redevenir des hommes avant de rédiger ce qui s'était passé.
— Vous avez aidé à les sortir, a dit Ségur.
Lise a acquiescé. Elle n'avait pas la force de se défendre contre un mérite formulé avec cette mesure.
Il a ajouté qu'elle avait empêché une tentative de levée plus dangereuse. Elle a demandé qui l'aurait proposée. Il ne le savait pas. Quelqu'un l'aurait envisagée ; il suffisait de regarder les moyens déjà amenés sur place.
Sorel est venue les rejoindre. Elle ne voulait pas que l'opération soit transformée en protocole disponible. Ce qui avait fonctionné une fois, dans l'urgence, avec des marges inconnues, servirait bientôt à justifier un nouvel essai.
— Il faudra bien en tirer quelque chose, a dit Ségur.
— La liste de ce que nous avons risqué aussi.
Il lui a demandé de l'écrire avant la transmission. Elle n'avait pas obtenu qu'il renonce à utiliser la nuit ; elle avait obtenu du travail supplémentaire pour en conserver les incertitudes.
Masson est arrivé avec le compte rendu. Il parlait d'une intervention exceptionnelle de délestage partiel à finalité de secours, réalisée avec l'accord exprès de Lise et sans remise en cause des conditions précédentes.
— Dans ma copie, vous écrivez première entorse, a-t-elle demandé.
Lecerf a objecté que ce n'était pas une qualification administrative. Ségur a demandé qu'on conserve l'appréciation de Lise dans le dossier complet, à côté du relevé destiné aux services. Elle l'a fait inscrire avant de regarder ailleurs.
Marescot est arrivé sans casque, les cheveux mouillés. Il l'a remerciée. Elle lui a demandé une nouvelle fois si les deux hommes étaient vivants. Il a répondu oui et n'a pas eu l'air de trouver la question inutile.
Puis il a commencé à parler de certaines zones d'opération où un tel moyen aurait pu servir. Sorel a fermé les yeux. Il s'est arrêté en voyant les visages.
— Pardon.
Lise le croyait sincère. Elle croyait aussi qu'il recommencerait à y penser avant d'avoir quitté le couloir.
Le précédent
À presque quatre heures, on lui a rendu son téléphone pour dix minutes. Delaunay attendait dans le couloir, la porte entrouverte.
Marianne a décroché avec une voix de sommeil.
— Tu m'as appelée hier soir. Qu'est-ce qui se passe ?
Lise a regardé le carnet officiel sur le bureau. Quelqu'un avait ajouté une étiquette : « Intervention exceptionnelle — quai technique ». Elle l'a retourné.
— Deux hommes sont vivants.
Sa sœur s'est tue. Quand elle a repris la parole, sa voix n'avait plus rien d'endormi.
— Tu as fait quelque chose ?
— Oui.
— Et toi, ça va ?
Elle a commencé à répondre qu'elle ne savait pas, puis s'est mise à parler de ce qu'ils demanderaient la prochaine fois. Marianne l'a laissée finir.
— Tu peux être contente qu'ils soient vivants, a-t-elle dit. Tu as le droit avant demain.
Lise a regardé ses chaussures tachées. Cette permission-là ne figurait nulle part dans les quatre pages qu'elle avait obtenues.
Marianne lui a confirmé que Jeanne dormait chez elle, que l'appartement était fermé, que les outils n'iraient nulle part. Elle voulait savoir quand Lise rentrerait.
— Je ne sais toujours pas.
— Alors il faut que quelqu'un d'autre que toi leur pose la question.
— J'ai demandé un avocat.
— Bien. Maintenant qu'il vienne.
Delaunay a frappé doucement contre le chambranle. Lise a annoncé qu'elle devait raccrocher.
— Ne deviens pas leur urgence, a dit Marianne.
Elle a posé le téléphone avant de trouver une réponse. Delaunay l'a repris. Il lui a dit que sa sœur avait raison.
— Vous écoutiez ?
— J'étais là.
Elle a attendu qu'il ajoute autre chose. Il ne l'a pas fait.
— Vous en pensez quoi ?
Il a regardé le carnet retourné sur le bureau.
— Deux hommes sont sortis. Le reste commence déjà.
Après son départ, elle a barré exceptionnelle sur l'étiquette et écrit première. Elle s'est assise devant le lit refait. Les meubles avaient retrouvé leur ordre avec une indifférence qui lui faisait presque envie.
Une enveloppe a été glissée sous la porte. Le compte rendu complet comportait trois pages. La signature qu'elle avait donnée pour le secours y était reproduite avec celles de Ségur, Masson, Sorel et Marescot.
Sur la deuxième page, une phrase annonçait que les conditions de l'intervention pourraient servir à établir un cadre d'emploi exceptionnel pour la sauvegarde d'intérêts vitaux.
Elle n'avait pas approuvé cette phrase. La copie de sa signature se trouvait pourtant sous l'ensemble. Emploi avait remplacé secours ; les intérêts vitaux pouvaient être ceux d'un pays, plus seulement ceux des deux hommes.
Lise a relu l'autorisation conservée dans sa pochette. Elle excluait bien tout accord général et prévoyait le contrôle des traces après l'opération. Il faudrait maintenant s'en servir. L'avoir écrit ne lui épargnait pas de commencer le conflit.
Dans le carnet officiel, sous Première, elle a noté : « Ils ont déjà commencé à apprendre de moi. » Elle a barré les deux derniers mots et les a remplacés par contre moi.
Elle a laissé le compte rendu ouvert à la deuxième page. À la prochaine entrée de quelqu'un dans la chambre, elle saurait quoi lui montrer.
Chapitre 11
Les copies mortes
Mains propres
Au matin, après une heure et demie de sommeil, Lise a rendu le compte rendu avec la phrase sur les intérêts vitaux entourée. Elle a écrit qu'elle n'avait pas donné cet accord-là. Masson a pris la feuille en promettant de l'ajouter au dossier. Elle lui a demandé une copie de son objection. Il l'a faite avant de lui remettre le programme de la journée.
« Séance comparative de reproduction matérielle. »
Ils allaient essayer de fabriquer sans elle ce qui avait permis de dégager les deux hommes. Elle avait bien compris la proposition ; elle l'a relue pour retarder le moment de décider ce qu'elle en pensait.
Une infirmière a vérifié sa tension, sa main, ses réponses. Sorel l'accompagnait. Elle a rappelé qu'elle n'était pas médecin lorsque Lise lui a demandé combien de temps on pouvait continuer ainsi.
— Vous êtes quoi, aujourd'hui ?
— J'essaie d'être un frein.
Lise aurait aimé pouvoir dormir sur cette réponse. On l'attendait dans un bâtiment bas, sans vue sur la rade, salle B2-17.
Trois montages reposaient sous une cloche. Elle a reconnu les deux siens. Le troisième avait des arêtes neuves, une régularité qui le rendait presque étranger aux deux autres. Samuel Bresson, chargé de la métrologie et de la fabrication de précision, lui a montré les relevés dont il était parti. Les formes avaient été numérisées, les matériaux examinés, les écarts mesurés dans la limite de leurs moyens.
Tardieu a présenté la copie C1. Elle reprenait le montage qui avait répondu la veille. Il fallait tester si cette reproduction suffisait.
— Je ne crois pas qu'elle donnera quelque chose, a dit Lise.
Bresson a levé les yeux.
— Sur quoi vous vous fondez ?
Elle n'avait pas de réponse acceptable. La pièce lui paraissait trop régulière, mais il venait précisément de lui montrer qu'ils avaient relevé les irrégularités de l'autre. Elle a dit qu'elle ne retrouvait pas l'impression éprouvée devant un montage qui allait prendre.
— Nous ne pouvons pas en faire une mesure.
— Je sais.
Elle l'avait blessé en arrivant. Elle connaissait pourtant les heures de travail contenues dans cet assemblage. Elle aurait voulu qu'il comprenne que sa remarque n'était pas dirigée contre lui ; elle ne pouvait pas lui promettre qu'aucune jalousie n'y entrait.
Rien ne prend
Lise a demandé à suivre le premier essai depuis la pièce voisine, avec Sorel seulement. Elle ne voulait pas qu'on attribue l'échec à son intervention. Si la copie fonctionnait, elle préférait aussi recevoir la nouvelle sans tous les visages autour d'elle.
— Pourquoi me garder ici ? a demandé Sorel.
— Vous avez peur des bonnes nouvelles.
La physicienne a regardé le laboratoire derrière la vitre.
— De celles qu'on annonce avant de les avoir comprises.
Bresson a placé C1 sous une masse de cinquante kilos. La charge est restée entière. Au troisième passage, une fluctuation a paru, puis disparu ; les vérifications ne permettaient pas de la distinguer du bruit de mesure.
Le premier berceau de Lise, récupéré à Penhoët, n'a pas répondu davantage. Avec la copie qu'elle avait fabriquée elle-même deux semaines auparavant, la mesure est descendue de cinquante à quarante-deux, puis trente et dix-sept kilos. La masse ne s'est pas soulevée, mais l'effet était là. Un technicien l'avait obtenu alors que Lise se tenait dans la pièce voisine, sans intervenir.
Sorel a fait consigner cette condition. Cela ne prouvait pas encore qu'on pouvait se passer entièrement de Lise, ni que sa proximité jouait un rôle. Cela prouvait au moins que sa main sur la commande n'était pas nécessaire à chaque essai.
Bresson a retiré ses lunettes. Il les a posées avec soin avant de proposer de reprendre les matériaux et les surfaces. Lise l'a observé à travers la vitre. Elle connaissait ce moment : on a assez bien travaillé pour ne plus pouvoir attribuer l'échec à une négligence, et il faut retourner vers l'objet en ayant perdu cette excuse.
La journée a produit cinq copies sans effet établi. Sur C2, les états de surface avaient été repris ; sur C3, une bague avait reçu un traitement thermique. C4 variait les serrages, C5 l'ordre et la personne qui assemblait. Un sursaut de mesure a soulevé un espoir, puis a été rattaché à une perturbation électrique. Bresson a conservé la trace de cette fausse piste avec les autres.
Au déjeuner, il est resté devant les pièces pendant que les sandwiches refroidissaient sur une table. Lise a mangé une pomme. Elle n'aimait pas assez cet homme pour avoir envie de le consoler ; elle se serait pourtant sentie moins seule s'il avait accepté de s'asseoir avec eux.
Ségur a annoncé que d'autres équipes seraient sollicitées sur des éléments du problème, sans accès à l'ensemble du dossier. Lise lui a demandé ce qu'il espérait obtenir.
— Une reproduction indépendante de vous, si elle est possible.
— Cela vous arrangerait.
— Oui. Vous aussi, peut-être.
Elle a regardé les copies alignées. Il venait de lui offrir une porte de sortie sous la forme d'un travail dont elle souhaitait encore l'échec. Elle n'avait pas assez dormi pour se mentir proprement là-dessus.
Laboratoires séparés
Le soir, les premières réponses des équipes extérieures sont arrivées, sans nom ni lieu sur la synthèse remise à Lise. Deux ne trouvaient pas d'anomalie exploitable. Une jugeait les fragments géométriques impossibles à interpréter sans le contexte d'assemblage. La dernière demandait davantage d'informations.
— Ils savent que j'existe ?
— Non, a dit Ségur.
— Vous leur demandez de résoudre un problème en leur retirant une partie de ce que vous savez.
Tardieu a acquiescé. Ils testaient des questions limitées ; un échec dans ces conditions ne réfuterait pas l'ensemble. Le secret avait un coût scientifique qu'il fallait faire apparaître dans les résultats. Lise s'est demandé combien de temps cette réserve survivrait dans une synthèse de synthèse.
Bresson a proposé qu'elle assemble elle-même une nouvelle copie. Sorel a objecté sa fatigue. Tardieu voulait distinguer ce qui tenait aux pièces de ce qui pouvait tenir à des gestes qu'ils n'avaient pas reconnus. Lise a demandé à voir les éléments.
Ils étaient disposés dans la mousse d'un tiroir. Bresson avait essayé de retrouver jusqu'aux marques d'outil.
— Vous avez recopié les rayures.
— Je n'ai pas encore trouvé celles qui comptent. S'il y en a.
Elle l'a regardé. Il n'essayait plus de cacher son embarras derrière la correction du travail accompli.
Elle a accepté d'assembler, lentement, en demandant que l'essai s'arrête là pour elle s'il ne donnait rien. La caméra enregistrait. Elle savait quoi faire : couronnes, bagues, cage, serrage, décalage. Elle retrouvait sa compétence d'atelier, mais aucune de ces impressions qui l'avaient conduite à reprendre un angle au réveil. Ses mains travaillaient sans qu'elle ait le sentiment d'obéir à autre chose.
La copie L1 était prête une demi-heure plus tard. Elle n'a pas fonctionné. Le second essai non plus. Ils l'ont transportée jusqu'au hangar pour vérifier si le changement de lieu donnait un effet ; il n'y en a pas eu.
Lise a regardé ses doigts. Elle aurait aimé que les mains suffisent. On peut refuser de travailler, enlever ses gants, poser un outil. Elle ne savait pas comment refuser une chose qui commençait avant qu'elle ouvre les yeux.
Le manque
Huit montages occupaient la table à la réunion du soir : les deux de Lise, C1 à C5 et L1. Un seul avait donné un effet net ce jour-là. Les étiquettes prenaient presque autant de place que les objets.
Tardieu a tracé trois colonnes au tableau : matière, forme, contexte. Puis elle a ajouté Varenne.
Sorel lui a demandé de préciser ce qu'elle voulait désigner.
— Il faut bien nommer le facteur.
— Ses gestes ? Sa présence ? Ses nuits ? Nous ne savons même pas si c'est un seul facteur. Son nom ne règle rien.
Tardieu a effacé et inscrit Nuit / portage. Lise n'aimait pas davantage la barre oblique, mais elle avait cessé de voir son nom nu parmi les matériaux.
Bresson a repris les résultats. Les variations explorées ne suffisaient pas à expliquer les écarts. Il ne pouvait pas affirmer que tous les états de la matière avaient été reproduits, encore moins qu'ils avaient identifié ce qui changeait après certaines nuits de Lise.
— Il manque donc un paramètre, a dit Lecerf.
— Ou nous ne savons pas encore ce que nous devons chercher.
Sorel a parlé du rêve comme du nom donné par Lise à une expérience, pas comme d'une cause établie. Il semblait se passer quelque chose avant que les assemblages deviennent réactifs, mais ils ne savaient ni le provoquer ni l'enregistrer.
Ségur a demandé une proposition d'essai. La physicienne s'est tournée vers Lise : accepterait-elle de dormir près d'une copie ?
— Non.
Le mot était sorti avant qu'elle mesure ce qu'on lui proposait. Une pièce de plus dans la chambre, peut-être rien d'autre. C'était justement ce qui lui paraissait insupportable : on pouvait présenter la demande sans avoir l'air de toucher à quoi que ce soit.
Sorel a accepté le refus. Ségur n'a rien dit. Lise ne savait pas s'il respectait son refus ou s'il attendait seulement de reformuler sa demande. Elle s'est levée pour appeler Marianne.
Ce qui ne se copie pas
— Je t'écoute, a dit sa sœur.
Lise lui a raconté, sans détail matériel, qu'ils avaient essayé de reproduire ce qui l'avait amenée là. Les copies ne fonctionnaient pas. Elle avait cru vouloir cela ; elle se sentait surtout épuisée.
— S'ils y étaient arrivés, tu serais rentrée ?
— Peut-être.
— Tu en avais envie ?
Elle a gardé le téléphone contre son oreille. Marianne a attendu.
— J'aurais aimé décider que je rentrais. Pas qu'on me renvoie parce qu'on n'avait plus besoin de moi.
— Tu te rends compte du travail que ça te donne ?
Lise a ri brièvement. Elle s'appuyait au mur du couloir ; Delaunay attendait plus loin.
Elle a parlé de la nouvelle demande, dormir dans des conditions choisies par eux, et de son refus. Marianne lui a dit qu'après une nuit pareille elle aurait refusé qu'on lui demande de choisir un yaourt. Elle n'avait pas besoin de décider de toutes les nuits suivantes ce soir.
— Ils ont mis mon nom au tableau.
— Pour quoi faire ?
— Comme une chose à mesurer.
Sa sœur n'a pas cherché une théorie. Elle a demandé qui était là, puis s'ils l'avaient appelée Lise une seule fois.
— Ils parlent d'une variable et tu leur réponds. Oblige-les à t'adresser la parole à toi.
— Ça ne règle pas grand-chose.
— Je sais. Je ne comprends pas ce que tu fais. Je te connais un peu, c'est tout ce que j'ai.
Lise a fermé les yeux. Elle lui a demandé comment allait Jeanne, puis l'a laissée raconter. Pendant quelques minutes, elle n'a pas utilisé sa sœur pour penser le dossier.
Lorsqu'elle a raccroché, Delaunay lui a repris le téléphone. Il a dit que Marianne devrait travailler au ministère. Lise lui a demandé si elle y serait plus utile qu'au collège. Il n'a pas répondu ; elle a souri et est retournée dans la salle.
Elle a pris le feutre. Au-dessus de Nuit / portage, elle a écrit : « Ce que Lise accepte de porter. »
Sorel a lu sans faire de cette phrase une découverte.
— Ce sont vos conditions pour chercher, a-t-elle dit.
— Et ce que vous n'avez pas encore essayé de demander.
Tardieu lui a demandé ce qu'elle accepterait. Lise a regardé les huit objets. Les copies l'irritaient parce qu'elles avaient été fabriquées pour vérifier si l'on pouvait se passer d'elle. Elle ne savait pas si cette irritation empêchait quoi que ce soit dans le phénomène ; elle pouvait au moins la reconnaître dans son refus.
— Pas un double qu'on attend que je fasse fonctionner.
Tardieu a désigné C3. Ils pouvaient partir de cette variation, de sa bague reprise, en la laissant changer quelque chose si une forme lui venait. Ils ne sauraient plus comparer un seul paramètre à la fois ; ils chercheraient d'abord un effet qu'on puisse ensuite étudier.
Lise a regardé l'assemblage. Une possibilité de travail lui revenait avec la liberté de ne pas refaire exactement le premier. Elle a détesté la rapidité avec laquelle l'envie se réveillait dans sa fatigue.
— Pas cette nuit.
Sorel a répondu aussitôt :
— Pas cette nuit.
Chapitre 12
Le sommeil organisé
Variantes
Le lendemain, le mot copie avait disparu des feuilles. Personne n'en avait prononcé l'enterrement. Bresson parlait de variantes avec le sérieux prudent qu'il mettait, la veille, à parler de précision.
Il y en avait quatre derrière la vitre. Sur V1, la bague avait été vieillie et le vide central élargi d'un demi-millimètre. V2 avait des couronnes plus ouvertes, un matériau moins pur. V3 était allongée, dissymétrique. V4 paraissait abandonnée en cours de montage.
Lise les a regardées depuis une petite salle dont la fenêtre donnait sur un talus. On y avait apporté une lampe, des carnets, un thermos. L'absence de machines aurait dû la reposer. Elle cherchait celles qu'on avait déplacées.
Sorel lui a remis les conditions proposées pour la nuit. Ni médicament, ni privation de sommeil, ni électrodes, ni caméra dans la chambre. Les quatre objets resteraient dans le local voisin, à une vingtaine de mètres du lit, séparés d'elle par deux murs et trois portes. Elle noterait ses rêves si elle en avait. Aucun résultat n'était exigé.
— Vous aviez dit pas cette nuit.
— Et nous avons tenu.
Vingt-quatre heures plus tôt, ce délai lui avait paru une victoire. Il servait déjà de preuve à leur bonne conduite.
Elle a barré exploitation scientifique pour écrire lecture, puis demandé qui lirait, où seraient gardées les feuilles, ce que voulait dire proche. Masson a précisé les destinataires et la distance. À côté des réserves, elle a ajouté : Aucun objectif de production.
— Ce sont pourtant des objets que nous fabriquons, a-t-il dit.
— Vous. Moi, je dors.
Les quarante-huit heures de séjour acceptées le jeudi arrivaient à échéance cet après-midi. Elle les a rappelées. Le réexamen prévu n'avait pas été mis à l'ordre du jour. On a fait venir Ségur, puis attendu ses coups de téléphone. Sa demande d'avocat personnel était toujours en cours. Elle a refusé qu'on écrive que cette attente valait accord et accepté une prolongation limitée, à revoir le lendemain. Une copie lui a été remise. Le papier ne lui rendait pas sa voiture, son appartement, ni une matinée sans rendez-vous. Il empêchait au moins qu'on les considérât comme définitivement abandonnés.
V3 retenait son regard. Une des ouvertures était décalée, comme si une main s'était arrêtée trop tôt.
— Elle vient d'où ?
Bresson a montré la reproduction de la page dix-sept du carnet noir. Ils avaient repris l'ouverture et la cage, pas le reste.
— Pourquoi ?
Tardieu a répondu qu'ils n'avaient pas voulu fabriquer sans elle l'ensemble qui ressemblait à une pièce de contrainte.
Lise a regardé de nouveau l'objet. Ce renoncement existait donc, au moins une fois. Elle n'avait pas à en faire la preuve de leur bonté pour en être soulagée.
— Laissez-la comme ça. Un peu penchée.
Bresson a relevé sa position. Elle n'a pas su lui expliquer ce qu'elle reconnaissait dans cette inclinaison. Peut-être rien ; peut-être seulement l'une de ses propres erreurs reproduite par quelqu'un d'autre.
Elle a signé avec ses réserves et ajouté au-dessous : Je dors. Je ne fabrique pas.
Masson a annoncé que la distinction serait discutée.
— Commencez sans moi.
La nuit numérotée
Sur le bureau de la chambre 18, trois feuilles vierges attendaient avec deux stylos et une enveloppe à fermer après usage. Lise a couché l'horloge numérique face contre bois. Elle l'a remise droite une minute plus tard. Elle voulait encore savoir l'heure, et cette envie ordinaire l'a contrariée autant que les chiffres verts.
À vingt-deux heures, Sorel est passée lui rappeler qu'elle pouvait refuser.
— Vous oubliez de dire ce que ça changera demain.
La physicienne est restée sur le seuil.
— Je ne le sais pas exactement.
— Mais quelque chose.
— Oui.
Il aurait été plus facile de lui en vouloir si elle avait insisté sur la liberté de Lise. Au lieu de quoi elles ont regardé toutes les deux le lit trop étroit, la couverture rentrée sous le matelas.
— Vous espérez un résultat ?
— Une partie de moi, oui.
— Et l'autre ?
— Elle aimerait vous rendre la soirée.
Après son départ, Lise a pensé à Hassan. Il dormait sur le ventre, un bras replié sous l'oreiller, et faisait en se réveillant un petit bruit de mécontentement qu'elle n'aurait pas reconnu à l'atelier. Leur deuxième matin n'avait rien promis. Ils avaient bu du café dans des tasses différentes ; il avait cherché une chaussette derrière le radiateur. Elle retrouvait avec une netteté injuste la chaleur de sa cuisse et presque rien de leur conversation. Cette pauvreté du souvenir lui plaisait. Une matinée pouvait avoir existé sans préparer la suite.
À vingt-trois heures dix, elle a écrit qu'elle ne voulait pas devenir l'endroit où les objets attendaient leur permission. Elle a barré le dernier mot. Il leur prêtait une volonté dont elle ne savait rien, et lui donnait un pouvoir qu'elle n'avait jamais désiré sous cette forme. Elle n'en a pas trouvé d'autre.
La dernière heure qu'elle a vue était vingt-trois heures cinquante-trois.
Dans le rêve, les quatre objets attendaient, mais leur attente n'avait rien d'humain. Le premier lui desséchait la bouche. Le deuxième faisait un bruit de vaisselle dans une pièce vide. Le quatrième s'interrompait chaque fois qu'elle essayait de le regarder. V3 se tenait à l'écart. Sur la page dix-sept, les traits étaient devenus blancs. Elle a voulu remettre la cage droite et une fatigue immense lui est venue, la fatigue de porter quelqu'un qui refuse de déplacer son propre bras.
Elle s'est réveillée à trois heures vingt-deux, la mâchoire douloureuse.
V3 ne doit pas être finie, a-t-elle écrit. Puis : Ne pas redresser l'ouverture.
Elle se souvenait d'avoir déplacé quelque chose avec précaution, d'avoir trouvé une position où son effort diminuait. Cela ne lui donnait aucune mesure. En relisant les deux phrases, elle a eu honte de leur air d'instruction. Elle aurait voulu raconter aussi l'irritation, le bruit, cette volonté d'être laissée seule qui ne concernait peut-être aucun objet.
Elle a posé la tête sur ses bras. Le stylo a roulé contre l'enveloppe.
Le premier lot
À six heures trente, Sorel l'a trouvée endormie sur le bureau et a demandé qu'on la laisse dormir. Les deux passages de mesure prévus la veille ont commencé dix minutes plus tard, dans le local des variantes. Bresson avait conservé l'inclinaison indiquée par Lise avant la nuit. Rien n'a été rectifié d'après ses notes du matin.
Elle n'a appris les résultats qu'après sept heures, en buvant un café devenu froid. Sorel lui a montré l'enregistrement et les relevés, dans cet ordre.
V1 et V2 n'avaient rien donné. V4 avait produit un signal trop confus pour être retenu. Au premier passage, V3 avait fait osciller l'affichage autour des vingt kilos de la masse d'essai. Au second, il était descendu à dix-neuf kilos deux, puis dix-sept kilos huit, avant de revenir. La masse ne s'était pas soulevée.
— Vous dormiez encore, a dit Bresson.
Il ne souriait pas. Il avait passé la veille à fabriquer des objets morts, et celui-ci avait répondu après une nuit pendant laquelle personne ne l'avait touché. Cette différence l'intéressait assez pour qu'il hésite à la nommer.
Lise a demandé s'ils avaient recommencé.
— Tardieu voulait un troisième passage, a dit Sorel. Nous en avions prévu deux.
La limite avait donc tenu pendant son sommeil. Elle a senti ses épaules se détendre, puis s'est irritée du soulagement que lui procurait le simple respect d'une feuille signée.
Ségur voulait savoir si la nuit avait modifié V3.
— Nous avons une succession, a répondu Sorel. Pas encore une cause.
Il a demandé combien de nuits permettraient de le savoir. Bresson a regardé Lise avant de répondre qu'il n'en savait rien. Ce regard l'a blessée davantage que la question. Elle était assise devant eux, mal coiffée, avec une marque rouge laissée par sa manche sur la joue ; ils cherchaient déjà la durée pendant laquelle il faudrait disposer d'elle.
À huit heures, Tardieu a écrit au tableau : Lot V suivant : quatre variantes ajustées. Elle a relu, puis barré lot. Les autres mots sont restés.
Chaîne douce
Les trois jours suivants, la chambre s'est améliorée. Le service médical a demandé du repos en fin d'après-midi ; les réunions ont été déplacées. On a changé l'oreiller, réglé l'éclairage, apporté des repas qu'elle pouvait manger sans attendre qu'on finisse de lui poser des questions. Ses appels à Marianne ont cessé d'être annoncés comme des concessions. Chaque prolongation de séjour a fait l'objet d'un bref réexamen, que Lise a exigé par écrit. À chaque fois, le prochain essai donnait une raison de rester un jour de plus.
Elle a mieux dormi.
Elle aurait voulu pouvoir dire que ces attentions l'écœuraient. Certaines lui faisaient du bien. Elle aimait trouver du pain encore chaud ; elle aimait que quelqu'un ait compris qu'elle ne buvait pas de café après seize heures. Le soir où Bresson lui a demandé de relire quelques notes avant de se coucher, il s'est interrompu, embarrassé, et a dit qu'il pouvait revenir le lendemain. Elle lui a répondu de laisser les feuilles. Ils ont tous deux paru soulagés. Plus tard seulement, elle s'est demandé de quoi.
V3 a répondu de nouveau. V6 et V8 ont donné des effets modestes, irréguliers, sensibles à des changements qu'on n'arrivait pas à isoler. On fabriquait davantage ; on comprenait à peine mieux. Chaque échec préservait quelque chose de sa liberté tout en lui donnant envie d'essayer encore.
Le quatrième soir, elle a obtenu de voir Le Bihan et Kerbrat. La visite a duré sept minutes. Le premier avait le bras en écharpe et des ecchymoses qui lui faisaient une autre figure. Il a plaisanté sur le nombre de gens désormais intéressés par son sommeil. Kerbrat est resté couché. Ses côtes, sa jambe, sa respiration l'obligeaient à ménager chaque phrase.
Quand il l'a remerciée, elle a regardé le verre d'eau sur sa table. Elle n'avait rien préparé pour répondre à un homme vivant. Depuis le quai, on lui avait montré des courbes, des comptes rendus, la photographie d'une structure déformée. Elle avait fini par douter de ce qu'elle était venue vérifier : pas de leur existence, mais de sa capacité à les voir autrement que sous le poids qu'on leur avait enlevé.
— J'avais besoin de vous voir, a-t-elle dit.
Le Bihan a indiqué une chaise. Le médecin a rappelé la fin de la visite. Elle n'a pas insisté.
Cette nuit-là, elle a rêvé d'une étiquette V12. L'objet n'existait pas encore. Le carton était attaché à son poignet.
Au réveil, elle a écrit : Arrêter les numéros. Puis elle a pensé que les noms feraient peut-être pire. On s'attachait aux choses nommées. On se sentait tenu de ne pas les décevoir.
Nuit utile
Le cinquième jour, Ségur lui a demandé un entretien seul à seule. Lise a regardé Sorel.
— Elle reste.
Il a tiré une chaise.
Le président connaissait la découverte et le secours du quai. Les résultats des variantes changeaient désormais la question industrielle. Il n'y avait plus seulement deux assemblages fabriqués par une technicienne ; il y avait des objets nouveaux dont certains pouvaient répondre. Si l'on interrompait les observations maintenant, on risquait de perdre une continuité impossible à reconstituer.
— Je vous demande de ne pas rompre la chaîne.
Lise a laissé passer un moment. Elle revoyait le carton à son poignet, mais n'avait aucune intention de raconter ce rêve à Ségur.
— Trois nuits, a-t-il proposé.
— Non.
— Deux permettraient déjà de…
— Ce n'est pas une négociation sur le nombre.
Il s'est tu. Elle était contente de l'avoir arrêté. Cette satisfaction a duré moins longtemps que prévu. Derrière la vitre, V8 ressemblait à un travail interrompu qu'elle aurait pu finir avant de rentrer. Elle voulait savoir pourquoi cet objet avait répondu. Aucun des hommes de l'État n'avait inventé cette envie à sa place.
Elle a proposé une seule nuit. Quatre variantes au maximum, choisies avec elle avant le soir ; aucune adjonction pendant son sommeil. Elle pourrait en refuser une sans fournir d'explication. Après les deux passages de mesure prévus à six heures, il n'y aurait plus d'essais pendant vingt-quatre heures, sur ces objets ni sur les autres. Le réexamen du séjour inclurait cette interruption et la date d'accès à son conseil personnel.
Ségur ne pouvait pas garantir l'arrêt de tout le programme sans appeler. Elle a attendu qu'il le fasse. Quand il est revenu, la réponse était écrite. Masson en a remis copie à Sorel et à Lise. Elle a relu les horaires avant de donner son accord.
Plus tard, Sorel lui a demandé pourquoi elle avait proposé cette nuit.
— Pour voir s'ils savent s'arrêter.
C'était une raison. Elle n'a pas dit l'autre. Elle avait passé sa vie à aimer le moment où un assemblage cessait d'être un tas de pièces ; on lui offrait maintenant d'assister à quelque chose que personne ne savait obtenir. Il ne suffisait pas que l'offre fût dangereuse pour qu'elle cessât de la désirer.
Au téléphone, Marianne lui a demandé combien de temps elle resterait encore.
— Une nuit de travail. Après, ils arrêtent une journée.
— Et toi ?
Lise a regardé le lit.
— Moi aussi.
À deux heures cinquante, elle a rêvé des quatre variantes. À six heures, deux ont répondu. Les deux passages terminés, Sorel a fait consigner l'arrêt des essais.
À sept heures, une note de Masson est arrivée. Elle préparait la suite sous un titre nouveau : Séquence de nuits utiles.
Lise l'a retournée sur son bureau. Elle disposait enfin d'une journée où l'on n'attendait rien de son sommeil. Elle avait trop envie de connaître les résultats pour se rendormir.
Chapitre 13
La France au centre du jeu
Le matin des lignes
À huit heures trente, une infirmière a demandé à Lise combien de temps elle avait dormi. Trois heures, peut-être quatre par morceaux. Pendant que le brassard se gonflait, elle a vu les étiquettes des deux variantes qui avaient répondu : V10 et V11.
Elle avait parlé la veille de son dégoût des numéros. Bresson avait compris qu'elle ne voulait pas de nouveaux objets pendant la nuit ; il avait conservé les références des quatre montages choisis avant le soir.
— J'ai besoin de retrouver les courbes, a-t-il expliqué.
Il avait raison. Elle en voulait à cette raison qui ne connaissait rien du carton attaché à son poignet.
— Trouvez un repère qui ne promette pas la suivante.
Il a regardé les étiquettes. Elle l'avait chargé d'un problème auquel son métier ne l'avait pas préparé et dont il n'était pas tout à fait responsable. Elle a failli s'excuser. Lecerf est entrée avec Masson, Delaunay et Ségur.
Ils voulaient lui montrer quelque chose.
— Les vingt-quatre heures d'arrêt commencent mal, a dit Lise.
— Aucun essai depuis sept heures douze, a répondu Ségur.
— Et vous préparez déjà la suite.
Il n'a pas nié. Sorel a rappelé qu'une journée sans machine pouvait rester une journée de pression. Ségur a proposé une présentation courte, sans décision demandée à Lise. Elle était libre de retourner se coucher.
Elle les a suivis. Elle aurait dormi en se demandant ce qu'ils avaient caché dans cette proposition, et ils devaient le savoir.
Sur le mur d'une salle sans fenêtre, des lignes reliaient Brest à Bruxelles, Washington, Londres, Berlin. D'autres aboutissaient à des points sans nom. La carte représentait moins le monde que les communications entretenues avec lui. Une ligne suffisait pour réduire un pays à quelqu'un qui attendait une réponse.
Lecerf a expliqué que ces canaux existaient avant la découverte. On les utilisait pour les crises.
— Et maintenant, c'est moi ?
Ségur a repris la chronologie. Le président, déjà informé des premiers essais et du secours sur le quai, avait reçu un nouveau point à vingt-trois heures quarante sur les variantes. Un conseil restreint avait commencé à six heures. Les premiers résultats de la nuit lui avaient été transmis en séance. Pour le moment, la France gardait la maîtrise du programme ; rien ne serait annoncé au public, aucune procédure complète communiquée à un partenaire sans décision politique formelle.
Masson a précisé ce qu'on entendait par procédure : les objets, les mesures, les notes de rêve, les conditions de sommeil. Il s'est arrêté avant les données médicales. L'infirmière n'était plus là pour rappeler qu'elles ne lui appartenaient pas.
Le statut personnel de Lise devait être clarifié dans la journée.
— J'étais salariée quand je suis partie de Montoir.
— Vous l'êtes encore, a dit Masson.
— Ça ne m'apprend pas si je peux sortir.
Vauclair est apparu sur un écran latéral. Derrière lui, une lampe dorée éclairait du bois sombre. Il avait l'air d'avoir traversé plusieurs bureaux depuis leur dernière conversation.
— Nous devons aussi répondre aux appels de ce matin.
— Répondez, a dit Sorel. Mais ne donnez pas une disponibilité que personne ne vous a accordée.
Ségur a demandé qu'on commence par Bruxelles. Lise a tiré une chaise. Elle n'allait donc pas se recoucher.
Bruxelles
La synthèse européenne tenait sur deux pages. On y parlait de solidarité stratégique, de sûreté commune, des déséquilibres que provoquerait une rupture industrielle décidée par un seul pays. Lise comprenait l'objection. Une découverte faite ailleurs, gardée ailleurs, aurait inquiété les mêmes gens qui lui demandaient aujourd'hui de se taire.
Vauclair a expliqué qu'en l'absence d'une réponse commune, chaque capitale chercherait son propre accès au programme.
— À moi, a dit Lise.
— Entre autres.
Elle a préféré ces deux mots à une correction rassurante. Il avait en tête des laboratoires, des fournisseurs, des administrations, une quantité de portes dont elle ignorait l'existence.
Sorel a souligné une phrase : Mutualisation de la capacité humaine associée.
Lise l'a relue. L'expression semblait avoir été fabriquée pour passer sans heurt d'une réunion à l'autre. Elle ne contenait ni sommeil ni fatigue, et certainement pas une femme de quarante et un ans qui voulait appeler sa mère.
Ce n'était pas une citation des interlocuteurs européens, a précisé Lecerf. Le rédacteur français avait résumé leur demande.
Masson a proposé de faire corriger.
— Sur la réponse, oui. Gardez cette version dans mon dossier.
— Pourquoi ?
— Pour que je sache comment vous comprenez ce qu'on vous demande.
Il a écrit version conservée. Elle s'est demandé si elle passerait désormais ses journées à faire garder des preuves de phrases que leurs auteurs étaient prêts à retirer.
La réponse soumise à validation n'offrait ni données techniques ni engagement sur sa participation. Les discussions institutionnelles pouvaient continuer. Lise a demandé qu'on distingue ces deux choses jusque dans le compte rendu. Elle n'avait pas le pouvoir de régler les rapports entre la France et ses voisins. Elle ne voulait pas qu'un futur accord européen serve à prétendre qu'elle avait déjà donné le sien.
Washington
La demande américaine était moins enveloppée. Elle portait sur un accès aux essais, aux données et aux moyens d'évaluer les risques. Le mot interopérabilité revenait plusieurs fois. Lise connaissait assez l'industrie pour savoir qu'un équipement compatible était plus facile à vendre, à entretenir et à intégrer à l'ensemble de celui qui avait fixé les interfaces.
Vauclair a parlé de commandement allié. Pour une fois, elle n'a pas eu envie de contester son inquiétude. Elle se souvenait des machines installées au hall 14 : le fournisseur pouvait en savoir plus sur leur fatigue que les gens qui travaillaient devant.
La réponse française excluait les variantes, les données de nuit et une procédure reproductible. Une information limitée sur les risques restait envisageable.
— Vous pouvez refuser combien de temps ? a demandé Lise.
— Je ne le sais pas, a dit Ségur.
L'aveu l'a rapproché d'elle, très brièvement. Il n'était plus le représentant d'une puissance sans bord ; il cherchait à gagner une durée dont quelqu'un d'autre mesurerait la valeur.
Delaunay est sorti après avoir lu un message. Deux journalistes économiques avaient appelé le groupe industriel depuis sept heures trente. L'un connaissait une anomalie survenue à Montoir. L'autre avait le nom de Lise.
Elle a cessé de regarder la carte.
Hassan n'avait pas été contacté, à leur connaissance. Cornec recevait une assistance juridique et des consignes de discrétion. Un interlocuteur de la sûreté restait auprès d'elle. Lise a demandé si elle était surveillée. Lecerf a répondu que ses contacts faisaient l'objet d'une vigilance particulière.
— Et Nadège ?
Le nom ne leur disait rien.
Cette ignorance lui a donné froid. La femme qui l'avait aidée au petit matin, qui avait manœuvré le palan et regardé ses doigts abîmés, pouvait rester hors de leur carte jusqu'au jour où quelqu'un d'autre la trouverait.
Delaunay est revenu. Il a noté le nom, la société de nettoyage, les horaires que Lise connaissait.
— Ne lui faites pas croire qu'elle a commis une faute.
— Je lui parlerai d'abord.
Elle aurait voulu appeler elle-même. Elle n'a pas demandé. Tout ce qu'elle dirait à Nadège risquait désormais de ressembler à une consigne, et elle détestait déjà cette pensée.
Ségur a expliqué que la France devait garder un centre de décision identifiable pour éviter les démarches concurrentes auprès des témoins. Lise l'a laissé finir. La protection de ceux qu'elle connaissait était devenue l'argument auquel elle résistait le moins. Cela ne le rendait ni faux ni innocent.
Doubles morts
Lecerf a remplacé les lignes diplomatiques par un réseau de laboratoires, de sociétés et d'échanges scientifiques. Certains liens étaient établis, d'autres seulement supposés. Sur trois photographies médiocres, Bresson a reconnu des montages qui reprenaient la cage et les couronnes.
— Ils viennent d'où ? a demandé Lise.
Lecerf a parlé d'une piste de captation liée à des interlocuteurs chinois. La provenance exacte et les relais restaient à vérifier. Elle ne pouvait pas donner les noms des sources.
Bresson a montré les différences : la couronne extérieure, la symétrie du vide, des matériaux identifiables avec moins de certitude. Lise aurait voulu qu'une erreur visible suffise à les condamner. Les photographies ne disaient pas si ces objets pouvaient fonctionner.
Certaines formes venaient de pages qu'elle n'avait pas montrées à Montoir.
Elle a cherché Delaunay du regard. Il a énuméré les accès possibles sans prétendre savoir lequel avait servi : les personnes présentes à Brest, les fragments envoyés à Paris, les équipes consultées avant la restriction des échanges. L'enquête commencerait par là. Elle a pensé aux feuilles restées dans l'appartement de son père. On pouvait encore lui avoir pris davantage, ou beaucoup moins qu'elle ne le craignait.
Trois courbes accompagnaient les images. Deux ne montraient rien. La troisième présentait un décrochement trop faible pour être interprété sans les données de mesure.
— Des doubles morts, a murmuré Tardieu.
— Pour l'instant, a dit Sorel.
Ce correctif a fait lever plusieurs têtes. Lise s'était habituée à ce que Sorel limite les espoirs ; cette fois elle limitait le soulagement.
Ségur a annoncé une enquête de compromission, la suspension des échanges identifiés et des démarches diplomatiques. Les mesures précises seraient prises par les services compétents. Sur l'écran, Vauclair consultait quelque chose hors champ.
— Vous allez aussi continuer à copier, a dit Lise.
Il l'a regardée.
— Oui.
— Avec mon accord ?
— Nous cherchons le cadre qui le permettra.
— Je vous demande ce qui se passera si je le retire.
Il n'a pas répondu tout de suite. Ce délai lui a appris davantage que les trois photographies.
Le centre
À midi, Lise a appelé Marianne depuis une petite pièce vitrée. Delaunay lui avait proposé de sortir. Elle avait voulu savoir s'il entendrait quand même ; il avait répondu que la communication restait encadrée. Elle lui avait demandé de rester visible.
Pour la première fois, elle a donné la ville.
— Brest ? Depuis quand ?
— Depuis la semaine dernière.
Marianne s'est tue. Elle avait expliqué l'absence à leur mère, répondu à des questions, inventé du travail et des horaires, sans même savoir où se trouvait sa sœur.
— Je vais te tuer, a-t-elle dit enfin.
— J'aimerais bien.
Lise a regretté ces mots aussitôt. Elle voulait qu'on lui reproche un mensonge ordinaire, dans une cuisine où personne n'en ferait un signal médical. Marianne les a pris autrement.
— Tu vas demander un avocat à toi. Pas celui de l'entreprise.
— C'est demandé.
— Depuis combien de temps ?
Lise a compté les jours et entendu sa sœur respirer.
— Redemande aujourd'hui. Fais écrire pourquoi tu ne peux pas rentrer. Et ne me dis pas seulement que tu comprends leurs raisons.
Elle n'avait pas de réponse qui ne soit justement une de leurs raisons.
— Tu es en danger ?
— Oui. Je ne sais pas sous quelle forme.
Marianne a demandé un nom, un interlocuteur capable de lui parler sans la traiter comme une gêne. Lise a donné Ariane Sorel et sa fonction. Elle a entendu le stylo courir sur le papier. Sa sœur écrivait peut-être sur le dos d'une enveloppe, avec un couteau encore posé près d'une tomate. Elle aurait voulu voir cette table.
Delaunay lui a indiqué qu'il restait deux minutes.
— Tu es ma sœur, a dit Marianne. Ça doit encore compter quelque part dans tout ce qu'ils organisent.
Après l'appel, Ségur l'attendait dans le couloir. Marianne pourrait joindre Sorel dans l'après-midi. Un avocat extérieur serait contacté dans la journée.
— Et je peux partir ?
— Je ne suis pas en mesure de vous organiser un départ aujourd'hui.
— Si je marche jusqu'à la grille ?
Il n'a pas répondu. Elle lui a demandé de faire figurer sa question et cette absence de réponse dans le compte rendu du réexamen. Il a accepté. Sa docilité sur le papier commençait à l'effrayer.
Il avait une proposition : une société de projet française, l'État majoritaire, l'employeur initial indemnisé et cantonné dans son rôle, une part de recherche publique. Son statut personnel serait traité séparément avec un conseil extérieur. Elle choisirait un médecin. Des droits de blocage sur les usages seraient à définir. Pendant quarante-huit heures, aucune nouvelle demande de nuit utile ; un secours vital ne pourrait même être examiné qu'avec son accord exprès.
Elle a relu les trois feuilles. Le projet ne créait encore aucun de ces droits.
— Quand avez-vous préparé ça ?
— Cette nuit.
Elle a pensé aux chiffres verts de la chambre. Tandis qu'elle cherchait comment ne pas redresser une cage, ils cherchaient la forme d'une société.
— Et si je refuse ?
— Nous continuerons à construire le dispositif. Votre refus devra y être traité.
Elle a fermé la chemise. Il n'avait pas dit respecté.
Dans la salle, Bresson comparait les photographies aux dessins. Masson corrigeait la synthèse européenne. Delaunay téléphonait au sujet de Nadège. Leurs tâches étaient utiles, parfois nécessaires ; elles occupaient tout l'espace où Lise aurait pu avancer sans eux.
Sur le mur, les lignes revenaient vers un point de la côte française. Elle les avait d'abord prises pour des chemins d'accès au monde. Depuis sa chaise, elles ressemblaient aux liens qui l'empêcheraient de le rejoindre.
Chapitre 14
Le monde change de forme
Maquettes
Le lendemain de la carte, on ne lui a demandé ni nuit ni essai. Les quarante-huit heures annoncées tenaient encore. Un premier contact avait été établi avec une avocate dont Marianne avait proposé le nom ; l'entretien confidentiel restait à organiser. Lise attendait ce rendez-vous avec l'impatience presque enfantine qu'elle mettait autrefois à attendre la sortie de l'école. Quelqu'un d'extérieur allait venir lui parler.
En attendant, Ségur lui a montré des maquettes.
Elles occupaient trois tables dans une salle basse. Un quai, un viaduc, un immeuble effondré, une coque de navire. Au bout, deux blindés étaient plantés dans de la boue brune. Les bâtiments avaient la blancheur des villes qu'on présente avant de les construire ; ici, on avait aussi pris soin de représenter leur ruine.
Bresson a dit qu'ils cherchaient ce qu'on risquait de casser en changeant les conditions du levage. Cette explication lui a convenu davantage que les scénarios d'effet annoncés par Tardieu.
Sorel a rappelé les résultats disponibles : deux assemblages initiaux dont l'activité avait varié, quelques variantes faiblement réactives, aucune série fiable. On ne savait pas produire à la demande un objet destiné à l'un de ces usages.
— Nous travaillons sur des hypothèses, a répondu Vauclair dans le haut-parleur.
Lise a regardé les bandes jaunes peintes au bord du quai miniature. Quelqu'un avait déjà trouvé le temps de les tracer au millimètre.
Les quais
L'expert portuaire avait des mains épaisses et une chemise mal repassée. Son accent venait de l'estuaire. Elle s'est méfiée de la sympathie que ces détails lui inspiraient ; il aurait pu venir de n'importe où et connaître mieux qu'elle le travail des ports.
Il a déplacé une pièce de pont vers un quai secondaire. Si l'on pouvait réduire une part du poids apparent pendant une opération, certains sites dépourvus des plus grandes grues accéderaient à des charges aujourd'hui hors de leur portée. Les autres contraintes resteraient : la taille, les accès, l'arrimage, les mouvements. Il ne proposait pas de faire entrer un navire trop profond dans un chenal trop bas.
— L'inertie ne disparaît pas, a dit Lise.
— C'est ce qu'on m'a indiqué. On devra toujours arrêter ce qui bouge.
Elle a pensé à son épaule, le deuxième matin. Lui avait placé un petit bloc sur du polystyrène ; elle se souvenait du moment où elle avait compris avec son corps ce que la mesure ne disait pas.
Sur une feuille, deux colonnes portaient les titres Ports gagnants et Ports perdants. Elle a demandé où seraient les dockers, les grutiers, les équipes de quai.
L'homme a commencé par parler de reconversion. Il s'est arrêté en voyant son visage, puis a repris plus précisément. Certains savoirs resteraient nécessaires, d'autres seraient déclassés avant même qu'on connaisse leur utilité future. Des hommes espéreraient qu'on cesse de leur casser le dos. Les mêmes pourraient craindre de perdre leur travail.
— Mon père était docker.
Elle l'avait dit sans intention. André n'aurait probablement pas refusé une machine capable d'alléger une charge. Il avait aimé les engins puissants, les outils neufs, tout ce qui faisait mieux que la main. Elle l'avait trop souvent installé, depuis sa mort, du côté des hommes qui résistent. Il aurait pu être le premier à venir voir, à discuter le montage, à lui demander si elle l'avait vraiment fabriqué toute seule.
Cette fierté possible lui a manqué avec une violence inattendue.
L'expert attendait. Elle a regardé ses colonnes.
— Votre quai peut gagner et les gens qui y travaillent perdre quand même.
Il a pris une feuille vierge. Pour une fois, on n'a pas réduit sa remarque à la correction d'un intitulé. Ils ont parlé des équipes, des sous-traitants, du temps nécessaire à une formation et de ceux qui paieraient l'attente. La maquette est restée immobile au milieu d'eux.
Sous les dalles
Des points rouges représentaient les personnes sous l'immeuble effondré. Lise a d'abord cru qu'il s'agissait des endroits à étayer.
La femme de la sécurité civile lui a expliqué ce qu'elle chercherait avec un tel effet : une diminution d'appui, parfois brève, qui permette de dégager un membre, de passer un étai, d'ouvrir un accès. Elle n'attendait pas qu'un immeuble entier se soulève. Une modification mal conduite pouvait au contraire supprimer un équilibre précaire.
Elle a posé le doigt près de deux points.
— Ici, deux enfants. Si votre dispositif…
— Ne dites pas le mien en me montrant ça.
La femme a retiré sa main.
— D'accord.
Lise aurait préféré une protestation. Elle aurait pu répondre à l'incompréhension ; cette acceptation immédiate la laissait seule avec sa sécheresse et les deux points rouges.
— C'est un cas réel ?
— Une situation composée à partir de plusieurs interventions.
Personne n'attendait sous cette dalle-là. Son soulagement lui a fait honte, puis elle s'en est voulu d'avoir honte. On pouvait inventer assez de victimes pour occuper toutes ses nuits.
La femme a expliqué la formation nécessaire, les essais de fiabilité, les limites qu'il faudrait rendre visibles aux équipes. Elle craignait surtout qu'on commence une manœuvre en comptant sur une aide qui ne viendrait pas.
— Et le jour où vous aurez deux vrais enfants dessous ? a demandé Lise.
— Je chercherai tout ce qui peut les sortir.
— Vous m'appellerez.
— Si on me dit que vous pouvez aider, oui.
La femme ne jouait pas une scène pour Ségur. Lise retrouvait dans son visage l'attention de Marescot sur le quai, cette réduction de tout ce qui existe à l'accès qu'il faut ouvrir. Le Bihan et Kerbrat vivaient parce qu'ils avaient, pendant quelques minutes, compté davantage que ses réserves. Elle n'arrivait pas à regretter cela. Elle n'arrivait pas davantage à en faire une règle.
Ségur a proposé de passer à autre chose. Lise a demandé qu'on termine la présentation. Elle voulait au moins savoir jusqu'où allaient les risques de la manœuvre.
Cartes de boue
Le capitaine Marescot assistait à la présentation militaire avec un officier de la DGA. Les matériels n'avaient ni marque ni couleur nationale. Un blindé anonyme s'était enfoncé dans une ornière anonyme. Lise aurait trouvé cela comique si personne n'avait déjà prévu les endroits où l'on pourrait s'en servir.
L'officier a commencé par l'extraction de véhicules et le déchargement sans grue lourde. Il a parlé des sols mous, des ponts fragiles, des réparations de piste. À chacune de ces difficultés correspondait une possibilité d'agir là où une armée devait jusque-là s'arrêter.
— Vous commencez par le secours, a dit Sorel. La mobilité servira aussi à l'offensive.
— Oui.
Il n'a pas essayé de leur vendre un matériel innocent. Lise lui en a su gré sans être rassurée.
Marescot a parlé du berceau rouge. On lui avait demandé huit centimètres, il avait accepté une ouverture plus basse et le passage possible d'un homme. Ceux qui avaient vu les deux extractions en avaient gardé une image beaucoup plus simple : quelque chose de trop lourd pouvait cesser de les écraser.
— Ils vont compter dessus, a dit Lise.
— Certains, oui. Même si on leur explique que ce n'est pas disponible.
Elle a regardé le blindé. Un chef pourrait l'engager sur un terrain plus mauvais en espérant le récupérer. Un soldat accepterait un risque qu'il aurait refusé la veille. L'espoir du secours entrerait dans la décision avant le secours lui-même.
— Et si je dors mal, ce soir-là ?
Marescot a serré les lèvres. L'officier a répondu qu'aucune doctrine ne devrait reposer sur une disponibilité aussi incertaine.
— Pour l'instant, a dit Lise.
Le haut-parleur a grésillé. Vauclair parlait de circonstances d'emploi à limiter. Elle a demandé qu'on garde secours dans le titre de la branche présentée ce jour-là. Ségur l'a fait inscrire. Cela n'interdisait pas les autres travaux, et elle a exigé que ce soit également dit.
Elle était fatiguée d'obtenir des mots dont il fallait aussitôt mesurer l'étendue réelle.
L'officier a replacé le blindé dans l'ornière avant de ranger ses notes. Ce petit geste lui a procuré un plaisir mesquin. Au moins ne quitterait-il pas la table en ayant gagné.
Le prix
L'après-midi, les maquettes ont cédé la place aux évaluations économiques. La femme de Bercy a expliqué que la première richesse serait peut-être entièrement imaginaire. Il suffirait qu'on croie au procédé pour que des entreprises soient achetées, abandonnées ou surévaluées. Les décisions commenceraient avant la preuve.
Lise avait cru qu'un secret servait à empêcher quelque chose de sortir. Elle découvrait qu'il servait aussi à conserver l'avantage de savoir ce qui allait sortir. Elle a demandé qui connaissait ces estimations et ce qui empêchait les gens informés de s'en servir. Lecerf a répondu sur les restrictions et les contrôles prévus, sans lui promettre leur infaillibilité.
Le représentant de l'assurance voulait comprendre ce qu'un contrat pourrait garantir. Un effet dépendant d'une seule personne ne constituait pas une disponibilité ordinaire. La juriste assise près de lui a distingué les risques assurables, les exclusions et ce qui resterait à la charge des intervenants.
— Et si je refuse une nuit ? a demandé Lise.
Ils n'avaient pas de réponse commune. L'un envisageait une condition préalable à l'opération ; l'autre craignait qu'en pratique une équipe déjà engagée rende cette condition dérisoire. La discussion a cessé de ressembler à une présentation préparée. Lise a écouté. Leur désaccord lui était plus utile que leurs assurances.
Elle a fini par demander une pause. Dans le couloir, une fenêtre fixe découpait un rectangle d'herbe et, plus loin, un morceau de rade. Sorel s'est arrêtée près d'elle.
Lise a pensé aux heures que son père avait passées devant la fenêtre de la cuisine, à juger le temps sans sortir. Elle s'était toujours demandé comment il pouvait s'en contenter. Elle comprenait maintenant qu'une vue n'était pas nécessairement une promesse de départ. Quelquefois, elle suffisait à maintenir le souvenir qu'un dehors existait.
— Ils ont tous de bonnes raisons, a-t-elle dit.
Sorel a attendu.
— Ça ne les rend pas compatibles.
Elle n'avait plus envie de formuler la journée pour quelqu'un d'autre. Le soir, dans le carnet noir, elle a écrit : Ne pas confondre alléger et libérer. Elle a laissé de la place au-dessous, sans dessiner.
Aucune variante nouvelle n'avait été apportée près de sa chambre. Les essais avaient repris ailleurs après les vingt-quatre heures convenues, mais on ne sollicitait pas son sommeil. Elle pouvait garder la lampe allumée, ne rien noter, rêver de ce qui lui plaisait.
Elle a éteint. Les points rouges sont revenus sous les dalles. Elle leur a donné malgré elle des visages, puis des noms qu'elle connaissait. Vers quatre heures, elle s'est levée pour boire. Elle n'avait toujours pas dormi.
Chapitre 15
Le corps de Lise
La balance
Au matin, Sorel l'a trouvée habillée sur le bord du lit. Le carnet noir était ouvert sur ses genoux. Elle n'a pas demandé si elle avait dormi ; elle a regardé le plateau intact et proposé d'appeler l'infirmière.
Lise a dit qu'elle avait oublié de manger. La physicienne a attendu.
— Je n'ai pas eu faim.
Quand elle s'est levée, elle a dû prendre le dossier de la chaise. Ce mouvement minuscule a mis fin à la discussion. Elle a accepté le bilan.
L'infirmière a posé une balance au pied du lit. Lise a demandé qu'on ne la pèse pas. Elle ne redoutait pas le chiffre pour les raisons qui l'avaient parfois retenue devant une balance ; depuis son arrivée à Brest, les choses importantes finissaient par apparaître sur un écran en kilos, et elle ne voulait pas les rejoindre.
L'infirmière lui a expliqué ce qu'elle cherchait : une variation de poids, à rapprocher de la perte d'appétit et des autres symptômes. Sorel pouvait sortir. Le résultat resterait dans son dossier médical.
Lise a gardé les yeux sur le sol, puis retiré ses chaussures. Elle a souhaité que Sorel reste, sans savoir si elle cherchait un témoin contre le bilan ou contre sa propre envie de prétendre qu'il était inutile.
Le chiffre était inférieur de deux kilos huit au poids qu'elle avait déclaré le premier soir. L'infirmière lui a demandé à quand remontait cette dernière pesée. Lise ne savait plus. La comparaison serait à prendre avec prudence ; ses vertiges et ses nausées, eux, n'attendaient pas un meilleur point de référence.
Elle a pensé à Hassan, un matin de migraine à l'atelier. Il lui avait apporté un verre d'eau et s'était éloigné avant qu'elle ait besoin de plaisanter sur son air malade. Elle n'en avait pas déduit une promesse de tendresse. Il avait vu quelque chose et répondu. Elle aurait aimé que le soin puisse encore tenir dans ce peu de place.
L'infirmière a demandé un examen médical dans la matinée. Lise a rappelé qu'on lui avait promis un médecin choisi par elle. Son généraliste était à Saint-Nazaire.
— Nous pouvons le contacter avec votre accord, a-t-elle répondu. En attendant, il faut vous examiner ici.
Sorel s'est levée pour faire organiser l'appel. La douleur derrière l'œil gauche a repris. Lise n'a plus essayé de sourire.
La chambre améliorée
À midi, le matelas avait été remplacé, les rideaux doublés. On avait apporté une lampe réglable et un plateau que la nausée ne rendait pas immédiatement repoussant. Un pull doux était plié sur la chaise. À côté se trouvaient des chaussettes neuves, une brosse à dents et du baume pour les lèvres.
Delaunay l'a laissée regarder.
Le médecin avait demandé certaines adaptations, l'intendance fourni le reste. Lise a pris le pull. Il était de sa taille. Elle ne se souvenait pas qu'on la lui ait demandée.
— Si vous préférez vos affaires, on peut les faire venir.
Elle a remis le vêtement sur la chaise. Elle n'avait rien contre lui. C'était même un pull qu'elle aurait pu acheter un jour de fatigue, pour la consolation immédiate de sa douceur. Elle ne voulait pas que cette consolation serve ensuite de réponse lorsqu'elle demanderait à partir.
— Dites à Sorel que je ne suis pas une installation à maintenir.
Delaunay a accepté de transmettre. Il l'a fait sans affirmer, pour la rassurer, que personne ne la voyait ainsi.
Nadège avait été contactée. Elle avait raconté avoir trouvé Lise blessée, avec la masse retombée et du matériel à dégager. Elle n'affirmait pas avoir vu une lévitation. Delaunay n'avait aucune raison de lui faire préciser davantage ce qu'elle n'avait pas observé.
— Elle risque quelque chose ?
— Je ne peux pas répondre à la place de son employeur. J'ai demandé qu'aucune mesure ne soit prise contre elle du fait de cet entretien.
Lise l'a remercié. Une demande n'était pas une garantie. Elle pouvait encore être reconnaissante d'une chose incomplète.
Après son départ, elle a mangé la soupe. La chaleur lui a fait du bien avant qu'elle trouve une raison de s'en méfier. Elle a pensé à sa mère, aux assiettes trop remplies, à son agacement ancien devant cette manière de vouloir nourrir quelqu'un qui avait déjà répondu non. Jeanne n'avait pourtant jamais transformé ce refus en indicateur.
Elle a pris une seconde cuillerée, puis une troisième. Le confort pouvait l'attacher à cet endroit ; il pouvait aussi lui permettre de le supporter. Elle a écrit les deux possibilités sur le dos de la feuille posée devant elle. Elle n'a pas essayé de choisir.
Maître Khellaf
Nora Khellaf est apparue sur un ordinateur dans une petite salle sans décor. Marianne avait donné son nom : une avocate en droit public, habituée aux contentieux des libertés et à des dossiers où l'administration invoquait des impératifs de sécurité. Les conditions d'accès aux pièces sensibles n'étaient pas toutes réglées. Elle n'avait pas voulu les attendre pour parler à sa cliente.
Lise a demandé que Sorel assiste au début de l'entretien. L'avocate a fait confirmer l'absence d'enregistrement et d'écoute, puis rappelé que la physicienne travaillait dans le dispositif. Elle pourrait être utile, elle ne remplaçait pas un conseil indépendant. Un temps d'échange seule à seule resterait réservé à Lise.
Sorel a approuvé. Elle n'avait jamais paru aussi loin de son rôle de protectrice qu'en acceptant qu'on en dise la limite.
Khellaf a commencé par des questions courtes. Lise pouvait-elle quitter le site ? Qui le lui interdisait ? Avait-elle reçu une décision, un fondement juridique, une possibilité de recours ?
Elle avait des feuilles sur la confidentialité, les essais, les prolongations de séjour. Elle avait fait consigner sa question sur la grille. Aucune réponse précise ne lui avait été remise.
— Je veux ces pièces, a dit l'avocate. Et la copie de votre objection sur le compte rendu du secours.
Lise lui a montré la chemise qu'elle avait apportée. Pour la première fois, quelqu'un s'intéressait à ses papiers sans lui demander d'en signer un autre.
Khellaf ne niait pas les risques de sécurité. Ils ne dispensaient pas les responsables de nommer les mesures prises, leur autorité et leur portée. Si Lise ne pouvait pas sortir, cette situation devait être examinée comme telle, même si personne n'employait le mot détention.
— Ils disent qu'ils me protègent.
— De quoi, par quels moyens, jusqu'à quand ? Nous leur demanderons des réponses séparées.
Lise avait presque envie de rire de cette simplicité. À Brest, toutes les raisons étaient liées ; en toucher une faisait venir les autres. L'avocate les séparait assez pour qu'on puisse commencer à discuter.
Elle a interrogé Sorel sur les nuits demandées, les objets présents, l'usage des notes et les refus. La physicienne a décrit les conditions réellement obtenues et celles qui restaient fragiles. Puis elle est sortie.
— Avez-vous accepté ces nuits librement ? a demandé Khellaf.
Lise a regardé la porte fermée.
— J'ai accepté. Pour le reste, je ne sais pas.
Elle a expliqué le quai, les variantes, son envie de comprendre. L'avocate ne lui a pas demandé de choisir entre contrainte et curiosité. Elle a noté les deux.
À la question sur son état, Lise a d'abord répondu que ça allait. Elle a vu le mouvement du stylo s'arrêter.
Elle a alors parlé des migraines, des nausées, du manque de sommeil, du poids qui avait peut-être diminué. Elle mentait parce qu'elle craignait qu'on utilise sa fatigue pour décider à sa place. La phrase l'a embarrassée davantage que les symptômes.
— Nous allons distinguer votre besoin de soins de la commodité du programme, a dit Khellaf.
Ce n'était pas une promesse de sortie. Lise a pourtant senti, en quittant la salle, qu'elle aurait pu dormir.
Les capteurs
Moreau est revenu en début de soirée. Le médecin militaire qui l'avait examinée dans la matinée avait une cinquantaine d'années et une voix douce dont elle avait d'abord redouté la patience. Il lui a présenté les mesures qu'il proposait pour la nuit, avec leurs limites. Un bracelet, un capteur au doigt, un enregistrement cardiaque léger. Ce matériel devait aider au suivi de ses symptômes ; il ne lirait pas ses rêves.
— Non.
Il a demandé ce qu'elle refusait exactement. Tout, pour le moment.
— D'accord. Je vous explique ce qui me manque pour vous suivre, et nous verrons ce que vous acceptez.
Sorel a évoqué la crainte qu'un refus serve d'argument contre la capacité de Lise à consentir. Moreau l'a interrompue.
— Refuser cet équipement ne démontre pas une incapacité. Je ne veux pas qu'elle accepte pour se défendre de cette menace.
Lise a regardé la physicienne. Sorel avait voulu dire tout haut ce que d'autres penseraient ; elle venait de le faire peser sur elle. Elle a reconnu qu'elle avait mal présenté la question.
Ils ont repris plus lentement. Pas de caméra, pas d'enregistrement de la parole. Les données de santé seraient traitées par l'équipe soignante ; aucun usage scientifique des enregistrements ne découlerait de cet accord. Khellaf a reçu les conditions pour examen. Moreau a expliqué dans quels cas l'équipe interviendrait la nuit et comment Lise pouvait retirer le matériel ou appeler.
Elle a choisi une surveillance limitée, pour une seule nuit à réévaluer le matin. L'infirmière lui a montré l'attache du bracelet avant de la fermer.
Le plastique a touché son poignet gauche. Elle a eu un mouvement de retrait dont elle s'est sentie ridicule. Ce même poignet avait été pris par son père pour traverser une rue ; elle se souvenait du pouce rêche de Hassan sur sa peau après une coupure qui l'avait fait pâlir. Rien de cela ne l'avait préparée à cet objet si léger, dont il faudrait expliquer chaque silence.
— Je voudrais que vous arrêtiez de me demander si c'est confortable, a-t-elle dit à l'infirmière.
La jeune femme a répondu qu'elle pouvait poser la question autrement. Lise a fermé les yeux, puis les a rouverts.
— Pardon. Ça ne serre pas.
Le matin, Moreau lui a montré une durée estimée de deux heures quarante de sommeil. Il a insisté sur le mot estimée. Les capteurs et le logiciel pouvaient confondre du repos immobile avec du sommeil ; ils ne remplaçaient pas un examen spécialisé. Le relevé cardiaque serait interprété avec ses autres observations, pas avec les résultats des variantes.
— Est-ce que j'ai rêvé ?
— Cet enregistrement ne me le dit pas.
Elle non plus ne se souvenait de rien. Elle a accepté de poursuivre la surveillance légère jusqu'au réexamen du lendemain, en gardant le droit de l'interrompre. Elle détestait le bracelet et craignait déjà la nuit sans lui.
L'hameçon
Après le bilan, une enveloppe kraft est arrivée sur le plateau du petit déjeuner. Une étiquette portait la mention Support d'apaisement. Lise n'y a pas touché.
Sorel, revenue chercher un dossier, s'est arrêtée devant elle. Elle n'avait rien demandé de tel. Delaunay a vérifié le circuit du plateau, puis ouvert l'enveloppe avec des gants.
À l'intérieur se trouvait la photocopie d'une page écrite par André. L'ancienne écriture, ferme, avec les chiffres serrés dans la marge et un croquis de traverse. Une phrase occupait le bas : Ce qui tient vraiment ne se voit pas sur le dessin.
Une photographie montrait aussi un coin de la table à Penhoët, la tasse ébréchée, des papiers de mutuelle, les outils sortis d'une boîte. Elle avait été prise pendant la récupération du matériel. Lise a reconnu une trace claire sur le bois qu'elle avait essayé de nettoyer plusieurs années auparavant.
Delaunay ne savait pas encore par quel circuit ces copies étaient arrivées. Elles pouvaient provenir de l'inventaire ou d'une reproduction transmise ensuite. Lise a regardé la phrase de son père. Quelqu'un l'avait choisie. Ce n'était plus seulement un souvenir tombé sous des yeux étrangers : on le lui rendait pour obtenir quelque chose.
Moreau a confirmé que son équipe n'avait autorisé aucun support de ce genre. Des images familières pouvaient être proposées dans un accompagnement, mais pas déposées à l'insu de la personne en supposant qu'elles lui feraient du bien.
— Vous pensez qu'ils voulaient m'aider à dormir ?
— Je ne sais pas ce qu'ils voulaient. Je veux savoir qui l'a décidé.
Sorel regardait la photocopie. Elle a demandé si cette page avait un lien avec les formes.
Lise était prête à dire non. Il lui aurait suffi de ce mot pour tenir son père à l'écart quelques heures de plus.
— Je ne sais pas.
L'incertitude était affreuse à donner. Ils ne lui avaient pas montré une image étrangère : ils avaient trouvé quelque chose dont elle ignorait elle-même la place dans ce qui lui arrivait.
— Ce n'est pas un soutien. C'est un hameçon.
Sorel a repris le mot dans l'appel à Khellaf. Moreau a demandé qu'on retire les copies de la chambre, en les conservant comme pièces de l'incident.
Ils ont parlé de l'influence possible d'un matériau affectif sur ses rêves. La discussion s'est arrêtée avant de devenir une explication du phénomène. Sorel ne savait toujours pas ce qui reliait les nuits aux objets. Moreau connaissait des effets de suggestion, pas un passage entre l'esprit et la matière. Leur ignorance n'empêchait personne d'essayer d'orienter Lise ; elle rendait seulement les effets plus imprévisibles.
Elle a pensé à Hassan, à l'odeur d'un oreiller qu'elle reconnaîtrait entre tous. Elle s'est mise en colère contre cette pensée venue sans permission. Allait-elle surveiller elle-même ses souvenirs pour empêcher quelqu'un de s'en servir ? Elle n'avait pas envie de lui rendre aussi ce service.
Un instant, en regardant les deux flèches du dessin d'André, elle a cru sentir un assemblage se préciser : bas, serré, contraignant. Une association d'images ou quelque chose de plus, elle n'aurait pas su le dire. Elle a détourné les yeux avec un effort qui lui a coupé le souffle.
— Sortez ça.
Delaunay a fermé la pochette. Elle a attendu qu'il l'emporte.
Khellaf a demandé la conservation des traces de transmission et une réponse écrite sur l'origine de l'initiative. Aucun objet, aucune image personnelle ne serait désormais introduit dans la chambre sans que Lise le sache et l'accepte. La pause serait prolongée : pas de variante proposée, pas de nouveau capteur, pas de sollicitation de ses rêves la nuit suivante.
Vingt minutes plus tard, Delaunay avait retrouvé une cellule d'appui psychologique et la demande d'un consultant extérieur. Le nom et l'autorisation n'apparaissaient pas dans le premier circuit de transmission. Il continuait à chercher.
Lise n'a pas demandé qu'on la laisse seule. Elle voulait que quelqu'un reste jusqu'à ce qu'elle puisse regarder la table sans revoir la photographie.
Premier rapport
Le troisième soir sans nuit utile, elle a appelé Marianne depuis sa chambre. Aucun agent n'était présent ; les conditions de confidentialité de cet appel avaient été confirmées par l'intermédiaire de Khellaf. Le boîtier sécurisé occupait toujours un coin du bureau, mais on ne lui montrait plus deux doigts pour annoncer la fin.
Marianne avait parlé à Sorel, avec l'accord de Lise, de son alimentation et de sa fatigue. Lise se rappelait avoir accepté. Elle avait besoin de pouvoir se rappeler au moins cela.
— Elle a une voix de prof qui a survécu à plusieurs conseils de classe, a dit sa sœur.
Lise a ri. Elle avait oublié que Marianne aussi connaissait des réunions interminables, des gens de bonne volonté qui entraient le matin dans une pièce et en ressortaient capables de tout.
Le bracelet a heurté le bord du téléphone. Marianne a demandé ce que c'était. Lise a dit la vérité.
— Tu peux l'enlever ?
— Oui.
— Tu l'as essayé ?
Elle a passé un doigt sous l'attache. Le bracelet s'est ouvert. Elle l'a tenu dans sa paume, surprise de trembler pour un geste aussi simple.
— Je vais le remettre.
— Pourquoi ?
— J'ai peur que, si je ne dors pas, ils décident que je ne peux plus décider.
Marianne a gardé le silence. Moreau avait dit le contraire ; Khellaf le lui avait confirmé. Lise les croyait sur le moment et ne les croyait plus dès qu'elle se retrouvait seule devant la nuit.
— C'est aussi parce qu'il me rassure, a-t-elle ajouté.
Sa sœur n'a pas discuté ce second aveu.
Elle lui a demandé où elle avait mal. Lise a répondu sans chercher une formule pour la tête, la nuque, les nausées, les mains qui lui semblaient parfois étrangères après tant d'essais. Marianne a écouté. Elle n'a pas relié la douleur à l'avenir d'une découverte. Au bout du fil, il n'y avait rien à produire avec ce récit.
Après l'appel, Lise a ouvert son carnet. Elle a commencé Nuit sans objet, puis tourné la page.
Corps de Lise Varenne.
Elle a écrit la soupe qu'elle avait réussi à manger, la honte devant la balance, la peur d'enlever un bracelet qui s'ouvrait si facilement. Elle a noté ce qui lui faisait mal et ce qu'elle taisait pour préserver une force devenue difficile à distinguer de l'obstination.
Je mens quand je dis que ça va.
Elle est restée longtemps devant la phrase suivante avant de la terminer : Je mens aussi quand je dis que je peux arrêter seule.
Elle a remis le bracelet et laissé la lampe allumée. Cette nuit-là, elle a rêvé de son père devant le vieux peson jaune. Il y avait suspendu une caisse vide. L'aiguille restait immobile. Il se tournait vers elle comme s'il attendait une explication qu'elle aurait su donner autrefois.
Au matin, l'estimation affichait trois heures dix de sommeil. Lise a demandé qu'on ne copie pas la page du carnet. Elle voulait pouvoir relire ce rêve avant que quelqu'un le mette en relation avec une courbe.
Chapitre 16
La sécession impossible
Le bon lieu
Moreau a repris le bilan du matin avec Lise. Les trois heures dix restaient une estimation, mais la succession des nuits courtes, les vertiges et la douleur suffisaient à l'inquiéter. Il demandait un repos réel et un avis complémentaire. Elle a accepté d'en parler au médecin qu'elle avait choisi. Puis elle a vu le dossier posé à côté des relevés.
Ce n'était pas un document médical signé par lui.
Évaluation médico-neurophysiologique protégée. Lieu adapté. Consentement réévaluable.
— Ça vient de qui ?
Sorel a détaillé le circuit qu'elle connaissait. Plusieurs services avaient contribué. Lecerf avait réuni les propositions, Vauclair les avait lues. Moreau avait contesté deux points ; elle en avait contesté trois. Khellaf n'avait pas encore reçu la version complète.
— Et moi, je la vois parce que vous n'êtes pas d'accord entre vous ?
Personne n'a pu lui donner une meilleure raison.
La note proposait une unité spécialisée, l'enregistrement du sommeil, de l'imagerie si elle l'acceptait. Les appels seraient limités pendant certaines phases. La présence du conseil dépendrait des contraintes du lieu.
Lise est revenue au consentement.
Moreau a expliqué qu'une situation médicale pouvait exiger une évaluation, mais que ce texte mélangeait des questions distinctes. Son refus d'un examen ne permettait pas de conclure qu'elle ne pouvait plus refuser. Il l'avait écrit dans ses observations. La formule demeurait néanmoins sur la première page.
— Alors à quoi ont servi vos observations ?
Il a frotté le pli de la couverture avec son pouce. Il avait une réponse professionnelle, la trace du désaccord, la responsabilité engagée ; elle l'a vu renoncer à la donner.
— Pour l'instant, à vous remettre un dossier que je ne soutiens pas.
Elle l'a ouvert. Il y avait assez de bonnes raisons de soigner Lise pour que les mauvaises raisons de la déplacer s'y abritent. Elle pouvait enfin le lire sans accuser de mensonge chacun de ses symptômes.
Le lieu n'était pas nommé. Sorel savait seulement qu'il s'agissait d'une installation proposée par un partenaire européen.
— Donc pas ici.
— Non.
Il y aurait des lois là-bas, des médecins, des tribunaux. On ne l'emportait pas hors de tout droit. On l'emportait hors des quelques relations qu'elle commençait à comprendre, vers des portes dont son avocate aurait d'abord à apprendre les noms.
Elle a demandé que Khellaf reçoive le dossier immédiatement.
La proposition neutre
Une demi-heure plus tard, l'avocate s'est connectée depuis une voiture arrêtée. Elle était en route pour un rendez-vous avec les responsables du dispositif et avait fait attendre son conducteur. La caméra placée trop bas lui donnait un air sévère qu'elle n'avait probablement pas choisi.
Ségur était à la table, Vauclair sur l'écran mural. Lecerf et Masson avaient apporté leurs versions de la note. Le dossier médical de Moreau est resté fermé.
La proposition devait, selon Vauclair, sortir Lise du tête-à-tête français et offrir des garanties internationales. La cellule de coordination serait européenne. Une installation médicale militaire serait mise à disposition par un pays partenaire, avec une présence française et des observateurs américains.
— Quel pays, quel établissement, quelle autorité responsable ? a demandé Khellaf.
Les noms n'étaient pas encore communicables dans cette réunion.
— Vous pouvez alors me présenter une hypothèse. Pas demander à ma cliente de consentir à un déplacement.
Vauclair a rappelé la pression des demandes alliées. Masson a reconnu que le texte confondait l'évaluation médicale et un arrangement politique. Il faudrait le reprendre.
Lise regardait l'écran de la voiture. Un homme passait derrière la vitre, un sac de courses à la main. Il ne savait pas qu'à quelques mètres de lui on discutait l'endroit où une femme aurait le droit de dormir. Il lui a paru, pendant une seconde, scandaleusement libre.
Khellaf a demandé si Lise pouvait refuser. Vauclair a commencé par à ce stade. Ségur l'a interrompu.
— Elle peut refuser la proposition. Aucun transfert n'est décidé.
— Et son maintien à Brest ?
— Il doit faire l'objet d'une réponse distincte.
— Je l'attends toujours.
L'avocate n'avait pas élevé la voix. Lise commençait à reconnaître ce qui la rendait différente des autres : elle ne considérait pas qu'une objection déjà entendue cessait d'exiger une réponse.
Moreau ne soutenait pas le déplacement. Il recommandait du repos, un suivi adapté et l'avis indépendant demandé par sa patiente. Rien, dans son appréciation actuelle, ne justifiait de les confondre avec cette installation étrangère.
Sorel s'est opposée à la mise en commun des observations. Le projet ne précisait pas qui recevrait quoi, ni ce qu'il adviendrait des données après un retrait de consentement. Une fois copiées dans plusieurs équipes, elles ne reviendraient pas simplement à Lise parce qu'on lui aurait donné raison.
Vauclair a demandé qu'on reste exact.
— Justement, a dit Sorel. Écrivez les destinataires. Pas seulement les garanties.
Lecerf a refermé la note. Pour la première fois depuis le début, le document avait l'air inachevé aux yeux de quelqu'un d'autre que Lise.
Refus utile
Khellaf l'a aidée à formuler un refus portant sur cette proposition précise. Lise acceptait des soins ; elle refusait le transfert vers une installation non identifiée dont les règles d'accès à ses conseils et à ses données n'étaient pas établies. Son refus ne pouvait être transformé, par la seule rédaction d'une note, en preuve qu'elle était incapable de choisir.
Elle a ajouté de sa main : Je ne refuse pas les soins. Je refuse qu'un soin serve à diminuer mon droit de refuser.
La suite portait sur le repos, l'arrêt des sollicitations de nuit, l'accès confidentiel à Khellaf et les appels familiaux. Moreau a vérifié que rien n'empêchait une prise en charge d'urgence si son état le nécessitait. Khellaf a fait préciser qu'il s'agissait de la santé de Lise, et non d'une urgence quelconque survenant ailleurs dans le monde.
Ségur a accusé réception. Il a donné l'instruction qu'aucun transfert de ce type ne soit organisé et que les responsables du site respectent les conditions de repos et d'accès au conseil. Masson a signalé que certaines dispositions demandaient la confirmation de l'autorité compétente.
— Obtenez-la, a dit Ségur. L'instruction d'arrêt vaut immédiatement pour les opérations que nous dirigeons.
Lise a demandé une copie. Elle ne se sentait pas devenue libre. Quelque chose qui se préparait à son insu avait été arrêté, et elle tenait la preuve de cet arrêt.
Vauclair a rappelé que les partenaires proposeraient d'autres arrangements si la France ne trouvait pas une forme durable.
— Vous avez peur de perdre quoi ? a demandé Lise.
— Votre participation. L'avance acquise. La possibilité de tenir les autres à distance.
Il n'avait pas fondu ces trois choses en un seul vous. Elle les a entendues côte à côte et a compris que la société française proposée par Ségur ne réglerait pas cette concurrence. Son droit de retrait y deviendrait chaque fois le risque qu'on invoquerait pour le limiter.
Elle voulait conserver la part de recherche qui lui appartenait encore : l'envie de comprendre, le plaisir d'un montage, cette curiosité qui l'avait tenue éveillée bien avant que l'État s'intéresse à ses nuits. Il lui semblait maintenant qu'on lui demandait de choisir entre cette vie-là et la possibilité de quitter la pièce.
La carte sans refuge
Elle a demandé à marcher. Delaunay les a accompagnées, Sorel et elle, jusqu'à une cour intérieure. L'air sentait l'herbe humide. Après plusieurs tours, ils se sont arrêtés dans une galerie ouverte sur le port, à l'abri de la bruine. Il y avait des remorqueurs, des caissons et une barge basse dont les amarres disparaissaient derrière un bollard.
— Si je partais chez Marianne ?
Delaunay a parlé des journalistes, des risques qu'il faudrait évaluer, de la surveillance qu'on proposerait autour de la maison. En Espagne, d'autres services entreraient dans l'affaire. Sur un cargo, elle dépendrait d'un armateur, d'un pavillon, des ports où l'on accepterait de la laisser descendre.
— Dans la Twingo, alors.
Il a soufflé du nez.
— Il faudrait déjà la récupérer à Saint-Nazaire.
Ce détail l'a fait rire. Elle avait imaginé une fuite à bord d'une voiture restée derrière elle depuis plus d'une semaine. Le monde pouvait se réorganiser autour de ses rêves ; elle aurait encore besoin qu'on aille chercher sa voiture.
Elle a regardé la barge. Les choses flottantes paraissaient plus indépendantes qu'elles ne l'étaient. André lui avait montré un jour l'effort d'une amarre tendue. Elle avait retenu la vibration avant l'explication.
— Il n'y a pas un endroit où vous me laisseriez tranquille.
— Je ne peux pas vous en promettre un, a dit Delaunay.
Sorel a parlé du secret. Tant que la situation restait enfermée dans ces réunions, chacun pouvait présenter sa contrainte comme une protection dont les autres ne connaîtraient jamais le détail. Il faudrait peut-être rendre visibles les conditions de cette protection.
— Vous voulez raconter ça à la presse ?
— Je dis qu'on ne vous sauvera pas en vous cachant mieux. Je ne sais pas encore ce qu'on peut montrer, ni comment.
Delaunay s'est écarté pour répondre à un appel. Lise l'a suivi du regard. Même son silence avait besoin d'être interprété ; elle était lasse de vivre ainsi.
Sorel a précisé qu'une fuite donnerait aux services un problème immédiat de localisation. Lise risquait d'être traitée d'abord comme une source à retrouver, avec tout ce qu'il faudrait ensuite contester pour redevenir leur interlocutrice.
Ce n'était pas ce que le droit autorisait. C'était ce qu'elles redoutaient qu'on fasse avant de devoir s'en expliquer.
Elle a posé la main sur le garde-corps. La peinture froide s'écaillait sous son pouce. Elle avait besoin de mieux qu'une cachette, mais ignorait encore de quoi serait fait ce mieux.
Mot au bord de la page
Dans l'après-midi, assise par terre, le dos contre le lit, elle a appelé Marianne. Le bureau appartenait désormais à tous ceux qui lui apportaient des feuilles. Elle voulait retrouver une position dans laquelle personne n'avait prévu de la faire travailler.
Sa sœur savait qu'un transfert avait été envisagé.
— Tu n'es pas dans un avion ?
— Non.
— Bon. Je commence par les questions auxquelles on peut répondre.
Derrière elle, Jeanne demandait quelque chose. Marianne a éloigné le téléphone, répondu que Lise mangeait. Elle est revenue sans vérifier le mensonge ; cela leur a évité une dispute.
— Le refus est écrit, a dit Lise.
— Ça suffit ?
— Pour ce départ-là.
Elle a parlé de la barge, d'un lieu qu'on ne pourrait pas changer de main au terme d'un appel entre ministères. Marianne a demandé qui posséderait ce lieu, qui en garderait la porte, comment elle en sortirait. Lise s'est agacée.
— Tu veux que j'invente un royaume ?
— Je veux que tu dormes avant d'en acheter un.
Lise a ri, puis gardé le téléphone contre son oreille alors que sa sœur ne disait plus rien. Elle aurait aimé rester dans cette pause. Il y avait entre elles assez d'années pour qu'un silence ne soit pas immédiatement une stratégie.
Après l'appel, elle a ouvert une page blanche du carnet noir.
On ne peut pas me cacher.
Elle a hésité avant d'écrire la seconde phrase : On ne peut pas simplement me rendre ma vie d'avant. Elle n'avait pas perdu cette vie tout entière ; une partie continuait sans elle, chez Marianne, au hall 14, dans la Twingo garée sous la pluie. Mais le retour n'effacerait pas ce que les autres savaient désormais demander.
Elle a cherché un lieu où son refus cesserait de dépendre de sa capacité à le répéter, malade ou épuisée, devant une personne plus reposée qu'elle. Le mot territoire est venu. Il était excessif. Elle l'a laissé parce que les mots raisonnables avaient tous déjà servi.
Plus bas, elle a écrit Aurenne.
Sept lettres, aucun sens qu'elle puisse expliquer. Elle a regardé le nom avec la gêne qu'elle aurait éprouvée devant un poème écrit à dix-sept ans. Il n'appartenait encore à personne. C'était peut-être son seul avantage.
Sorel a frappé. Lise a fermé le carnet. La physicienne venait confirmer la réception de l'instruction de Ségur par les responsables du site. Le transfert était arrêté. Le rendez-vous avec le médecin extérieur suivait son cours.
— Et Vauclair ?
— Il cherche une autre forme d'accord.
Lise a regardé la fenêtre bridée.
— Ariane, si vous deviez répondre à sa place, vous me laisseriez partir ?
Sorel a pris le temps.
— J'aurais peur de le faire.
— C'est une réponse qui permet de me garder longtemps.
— Oui.
Elle aurait voulu entendre autre chose. Elle a apprécié de ne pas l'entendre.
Après le départ de Sorel, elle a rouvert le carnet. Un nom écrit sur une page ne donnait aucun droit sur la rade. Il ne protégeait ni son sommeil ni celui des gens qu'elle pourrait entraîner avec elle. Elle savait cela. Depuis la gueuse, elle ne savait plus aussi bien à quel moment il fallait renoncer à une idée parce qu'elle semblait impossible.
Sous Aurenne, elle a écrit : Trouver qui accepterait de répondre avec moi.
Chapitre 17
Le territoire sans sol
Caissons
Le lendemain, depuis la galerie, Lise a regardé les barges et les caissons comme elle regardait autrefois les bacs de rebut : en cherchant ce que leurs formes permettraient de faire. Elle connaissait cette impatience. Elle venait avant les mots, avant le dessin, parfois avant la prudence.
Sorel lui a apporté un café. Elles ont écouté un moteur peiner de l'autre côté du bassin.
— Si on soulevait une barge, elle serait quoi ? a demandé Lise.
— Une barge dangereuse.
— Juridiquement.
— Il faut demander à Khellaf. Mais je doute qu'elle sorte du droit en sortant de l'eau.
Lise a souri. Ce n'était pas tout à fait ce qu'elle cherchait. Les États savaient garder un bâtiment, une entreprise, une personne. Elle voulait leur présenter quelque chose qu'ils seraient obligés de décrire publiquement avant de pouvoir s'en saisir. Quelque chose où elle ne serait plus l'unique habitante.
Elle a montré la barge basse près du quai intérieur.
— Un endroit assez visible pour qu'on ne puisse pas dire seulement que je suis fatiguée.
Sorel a posé son gobelet. Elle a rappelé le vent, la dérive, l'inertie. Une structure soulevée n'était délivrée d'aucune de ces forces. Si l'effet cessait, il faudrait que les personnes à bord survivent sans attendre le réveil de Lise.
— Je sais.
— Vous savez pour une gueuse. Pour un lieu habité, nous n'avons rien établi.
Elle avait raison de distinguer. Lise aurait été vexée de l'entendre de Tardieu ; venant de Sorel, l'objection lui donnait envie de préciser le projet.
Elle ne proposait pas d'installer des gens dès demain au-dessus de l'eau. Il fallait d'abord construire, éprouver, montrer. Elle voulait un lieu matériel et un accord assez fort pour qu'on ne puisse pas le reprendre au premier changement d'urgence.
Un remorqueur a fait pivoter la barge. Le pont est apparu sous un autre angle : une surface tachée de sel, avec des passages, des obstacles, des emplacements où un homme aurait pu s'asseoir pour déjeuner. Lise y a vu une cuisine avant de voir une frontière.
Elle a ouvert son carnet sur le nom.
Sorel a lu Aurenne, puis regardé de nouveau l'eau.
— Il faut Tardieu et Bresson.
— Masson aussi.
— Ségur.
Lise a refermé le carnet.
— Pas encore Vauclair.
Sorel a repris son café. Elle ne lui a pas promis le secret ; elle lui a proposé une première réunion assez petite pour qu'une idée puisse encore y être mauvaise sans devenir aussitôt un incident politique.
La table des choses lourdes
Ils se sont retrouvés avant midi dans une salle technique au bord du bassin. Lise avait refusé le grand écran avec sa carte du monde. Ici, le plan se déroulait sur une table marquée d'huile. Tardieu en a retenu un coin avec une tasse et l'autre avec une clé plate.
La barge mesurait cinquante-deux mètres sur dix-huit. Sa structure principale avait été révisée l'année précédente. Elle appartenait à la Marine. Il faudrait une décision de mise à disposition, éventuellement un transfert ultérieur ; Ségur ne pouvait pas la donner en la montrant du doigt.
Bresson a dessiné des caissons autour du rectangle. Il envisageait une structure composée, des liaisons capables de supporter des mouvements différents, des volumes qui continueraient à flotter en cas d'arrêt de l'effet. Le premier essai serait beaucoup plus petit que cet ensemble.
— Je veux qu'on sache comment elle revient sur l'eau, a dit Tardieu.
Elle ne parlait pas de la chute comme d'une humiliation du projet. C'était une des situations à concevoir. Lise l'a écoutée avec le soulagement de retrouver une compétence qui ne commençait pas par lui demander de croire.
Sorel a exigé des parties dépourvues de dispositif actif. La flottabilité et les appuis de secours devraient suffire sans elle. On a parlé de passerelles, de pompes, des eaux usées, des masses qui se déplaceraient lorsque les habitants se regrouperaient au même endroit. Une centaine de personnes venues regarder la même chose pouvait changer le comportement d'une plateforme. Lise n'y avait pas pensé.
Khellaf, sur l'écran, a attendu qu'ils arrivent au bout de ce premier dessin.
Elle avait vérifié la question maritime. Une installation artificielle n'acquérait pas, par sa seule existence, le statut d'une île ; s'alléger au-dessus d'un bassin français ne créait pas une souveraineté. La propriété du matériel, les droits sur la zone et les autorités compétentes restaient des questions distinctes. Il faudrait un arrangement politique explicite, pas une lacune supposée entre la mer et l'air.
— Alors ça ne sert à rien ? a demandé Lise.
— À créer du droit toute seule, non. À rendre une proposition impossible à ignorer, peut-être.
Ce peut-être n'avait rien du refus patient qu'on adresse aux enfants. L'avocate commençait déjà à chercher quelles parties devraient s'engager, devant qui, avec quelles conséquences si elles changeaient d'avis.
Lise voulait que d'autres aient intérêt à défendre son refus. Pas seulement parce qu'ils l'aimaient, ni parce qu'ils avaient besoin qu'elle dure. Ils vivraient là, prendraient des décisions, posséderaient des droits que la surveillance de son sommeil ne pourrait pas absorber.
Masson lui a demandé qui étaient ces autres.
Elle n'avait pas de liste. Elle a regardé les visages autour de la table et compris qu'une communauté constituée de ceux qui avaient déjà accès à Brest ressemblerait beaucoup au dispositif qu'elle essayait de quitter. Elle ne savait pas encore comment ouvrir le projet à quelqu'un qui n'aurait ni dossier remarquable ni utilité immédiate.
— Il faudra le décider autrement qu'ici, a-t-elle dit.
Ségur s'est approché du plan. Une association française laisserait subsister une grande partie des dépendances actuelles. Une construction internationale en ajouterait d'autres. L'idée d'un sujet politique provisoire reconnu d'abord par la France leur donnerait une interlocution nouvelle, mais exigerait des décisions d'une tout autre ampleur.
Il ne l'a pas appelée impossible.
— La France garantirait quelque chose dont elle renoncerait à disposer seule, a résumé Khellaf.
— C'est précisément ce qui demandera un arbitrage, a dit Ségur.
Lise a pensé au refus écrit la veille. Il l'avait aidée. Elle ne voulait pas passer les années suivantes à obtenir, pour chaque nouvelle idée des autres, une nouvelle protection valable jusqu'au lendemain.
Bresson a proposé une section d'essai d'environ trente tonnes : deux caissons courts, une traverse, une plaque de service. Tardieu envisageait d'utiliser le montage du berceau rouge, s'il conservait une réponse suffisante, pour une réduction d'appui limitée.
Les regards se sont tournés vers Lise.
— Pas de nuit demandée, a dit Sorel.
— Sans reprise d'activité, on peut ne rien obtenir, a répondu Bresson.
— Alors on prépare et on constate cette limite.
Lise lui en a voulu un instant de fermer si vite la possibilité. Elle venait d'apporter son propre projet ; il lui paraissait presque injuste d'être protégée de la même manière que lorsqu'on lui imposait celui des autres.
Elle a accepté qu'ils commencent par le plan et les conditions d'arrêt.
Le premier bord
Ils ont passé la journée à travailler sans activer un seul montage. Tardieu a appelé deux ingénieurs, Bresson demandé les dossiers des caissons disponibles. Moreau a maintenu la pause des sollicitations nocturnes. Khellaf a demandé qu'on conserve provisoirement le nom Aurenne hors des documents diffusés.
— Un nom appelle une position. Laissons-leur d'abord des problèmes à résoudre.
Le soir, on a apporté des sandwiches et une soupe en gobelets. Lise avait faim. Elle a mangé sans commenter cet événement, et Sorel a eu la délicatesse de ne pas le célébrer.
Marescot, qu'elles avaient revu lors de la présentation militaire, est venu examiner les questions de périmètre. Il n'était pas l'un des hommes extraits sous le berceau ; il en avait dirigé le secours, et ce rôle suffisait à lui faire imaginer ce qui arriverait si une passerelle se rompait ou si le vent empêchait une évacuation.
Ses autres questions ont rendu le plan moins aimable. Qui inspecterait les volumes ? Qui porterait une arme ? À qui obéirait un militaire français invité sur la structure ? Qui interviendrait après une agression commise à bord ?
Masson a ajouté les compétences pénales, sanitaires, fiscales. Lise s'était représenté une porte qu'on ne pourrait pas refermer sur elle. Elle découvrait toutes celles qu'il faudrait ouvrir ou garder pour les autres.
— Vous allez donner à ce lieu le pouvoir de refuser une entrée, a dit Ségur. Ce sera aussi un pouvoir sur quelqu'un.
Elle a regardé la limite dessinée autour des caissons. Un trait lui avait suffi pour se sentir un peu mieux protégée ; le même trait ferait attendre une autre personne au-dehors.
— Je ne sais pas encore comment on fera.
— Il faudra le dire dès le départ, a répondu Khellaf.
Ils n'ont pas essayé d'écrire une règle généreuse avant le dîner. L'avocate a proposé Section expérimentale autonome comme désignation de travail. Masson s'est arrêté sur le dernier mot ; Tardieu, sur les initiales SEA. Son sourire a gagné Bresson, puis Lise. Pendant quelques secondes, personne n'a eu besoin de justifier ce rire.
Le téléphone de Ségur a vibré. Il est sorti parler à Vauclair. Le nom ne serait peut-être pas transmis, mais l'idée l'était déjà.
Sorel a rappelé l'heure convenue pour terminer. Lise a voulu reprendre le crayon, ajouter une liaison entre la barge et deux caissons. La fatigue rendait son geste imprécis. Elle a marqué seulement le contour, puis reposé le crayon.
Elle aurait aimé rester après les autres, comme à l'atelier. C'était son projet maintenant, et cette différence rendait le départ beaucoup plus difficile.
La chose qui ne flotte pas
Trois jours plus tard, la section était prête dans un bassin abrité. On avait utilisé des éléments existants, repris des assemblages, changé un capteur et attendu une baisse du vent. Lise n'avait accepté aucune nuit assignée au projet. Elle dormait encore par fragments, mais Moreau avait pu suivre son état et l'avis extérieur demandé avait commencé par confirmer la nécessité de cette interruption. Aucun diagnostic spectaculaire ne lui rendait la situation plus simple.
Le montage du berceau rouge avait conservé une activité. On ne lui demanderait pas de lever trente tonnes : la force recherchée, partielle, resterait inférieure à celle mesurée pendant le secours. Cette distinction figurait dans les conditions que Lise avait relues avec Khellaf.
Deux caissons, une traverse d'acier, une plaque de service. Des volumes de réserve devaient maintenir la flottabilité si l'effet cessait. Les lignes limitaient les déplacements. L'ensemble avait l'air d'un chantier inachevé ; Lise lui en a été reconnaissante. Personne ne pouvait encore confondre cette chose grise avec un pays.
La zone avait été évacuée. Tardieu et Bresson dirigeaient depuis la passerelle du bassin. Sorel était près de Lise, Moreau à quelques pas. Delaunay tenait la tablette sur laquelle Khellaf suivait l'essai. L'avocate lui a demandé de lui montrer le bassin : elle voyait surtout son menton. Il a changé de caméra et cadré la section avec le sérieux du service ; Lise a dû regarder ailleurs pour ne pas rire.
Au début, rien ne s'est passé. L'eau a continué de battre les parois. Bresson vérifiait les valeurs sans annoncer chaque vérification.
Puis la ligne de flottaison a changé. Les caissons sont remontés légèrement ; les mesures d'immersion et d'effort ont indiqué une diminution d'environ douze pour cent du poids apparent. Des parties jusque-là mouillées ont émergé. L'ensemble restait en contact avec l'eau et tenu par ses lignes.
Tardieu a demandé si l'on passait au palier suivant.
Lise a entendu dans sa voix la même envie qui lui venait. Un seul pas de plus rendrait le résultat plus convaincant. Le premier palier avait été respecté ; rien ne prouvait que le second serait dangereux.
— Non.
Ségur a rappelé la limite convenue. Tardieu a fait arrêter la montée en puissance, puis ramener progressivement l'effet à zéro selon la manœuvre préparée. Les caissons se sont enfoncés jusqu'à leur position initiale. Les liaisons ont tenu.
Bresson a demandé quelques minutes pour vérifier les mesures. Personne n'a applaudi.
Lise avait imaginé qu'un résultat lui donnerait de la force. Elle éprouvait surtout une envie impérieuse de recommencer, et la gêne de l'avoir empêché elle-même. Il lui faudrait vivre avec cette part de son refus, celle que personne ne lui arrachait.
Par la porte ouverte sur le quai, un marin est passé avec un tuyau enroulé sur l'épaule. Il s'est arrêté pour le reprendre autrement, a juré, puis continué. Lise l'a regardé disparaître derrière des caisses. Elle voulait pouvoir habiter un endroit où l'on avait aussi ce genre de mauvais moment, assez petit pour ne pas nécessiter une réunion.
Le nom sur la carte
Ils sont revenus dans la salle technique. Vauclair attendait sur l'écran. Il avait reçu les premières mesures.
— Douze pour cent ne font pas un territoire.
Tardieu a confirmé. L'essai montrait seulement qu'ils avaient pu alléger cette section assemblée sans rupture de ses liaisons, dans les conditions du bassin. Ils n'avaient validé ni une plateforme habitée ni une tenue durable.
— Alors pourquoi me demandez-vous de changer le cadre politique ?
— Parce qu'il faut le négocier avant d'y mettre des gens, a répondu Khellaf.
Lise s'est surprise à aimer ce des gens. Elle ne figurait plus seule au centre de la phrase.
Ils ont repris la distinction entre le chantier et le sujet politique à préfigurer. La France pouvait autoriser un essai ; cela ne l'engageait pas encore à reconnaître Aurenne. Une reconnaissance demanderait une décision explicite et n'obligerait pas les autres États à l'imiter. Masson insistait sur ce point chaque fois que la discussion prenait trop de vitesse.
Vauclair a demandé ce que la France conserverait dans l'arrangement.
Lise avait préparé une indignation. Elle l'a laissée tomber. Il négociait, et elle voulait être en position de négocier avec lui.
Elle a proposé un premier lien avec la France : la langue de travail, la sécurité des approches, la présence de Français dans l'équipe initiale, des obligations d'information. Les secours pourraient faire l'objet d'un accord privilégié, à condition qu'une priorité française ne fasse pas attendre une détresse plus grave ailleurs. Aucun engagement ne disposerait de son sommeil à sa place. Le suivi médical demeurerait indépendant des décisions d'emploi.
Vauclair a fait préciser les droits de regard sur les usages militaires. Khellaf a noté les réserves de Lise à côté des contreparties, sans les renvoyer en annexe.
— C'est une négociation, a dit Ségur.
Lise l'a laissé nommer ce qui se passait. Elle n'avait pas besoin d'une formule plus noble pour y participer.
Quand Vauclair a demandé un nom de travail moins administratif que SEA, elle a rouvert le carnet. Les sept lettres étaient seules sur la page.
— Aurenne.
— Ça signifie quelque chose ?
— Pas encore.
Khellaf lui a demandé si elle acceptait que le nom figure dans la note protégée. Lise a répondu oui. Masson l'a écrit, puis Ségur a ajouté sur le plan : Aurenne — périmètre hypothétique.
Elle a relu périmètre. Le mot qu'elle cherchait depuis plusieurs jours annonçait maintenant le poste de garde, les vérifications, la personne à qui l'on expliquerait qu'elle ne pouvait pas monter.
Au-dessous, elle a écrit : Ce bord devra nous protéger sans nous dispenser de répondre à ceux qui restent dehors.
Tardieu a demandé ce que cela changerait dans l'implantation. Masson voulait savoir qui serait tenu de répondre. Khellaf a proposé de garder la question pour le texte constitutif.
Lise n'a pas effacé la phrase. Elle aimait moins le plan depuis qu'ils y avaient mis un nom. Il était peut-être devenu un peu plus vrai.
Chapitre 18
Le traité de Brest
Pièce sans drapeau
Les drapeaux avaient été retirés. Sur le mur, une zone plus claire gardait la forme de celui qui y pendait ; le petit pavillon européen avait disparu du meuble près de l'écran. Lise a pensé qu'on avait surtout rendu leur absence visible.
Vauclair était venu de Paris. Assis au bout de la table, il lui a paru plus petit que sur l'écran, moins facile à réduire à sa fonction. Il a repoussé une tasse vide pour lui faire de la place, un geste qu'elle aurait jugé aimable de n'importe qui d'autre.
Khellaf est entrée derrière elle. Elles s'étaient enfin parlé sans appareil entre leurs visages. L'avocate avait demandé à voir seule les dernières pièces avant la réunion ; elle avait aussi regardé le pull de Lise et dit qu'elle pouvait faire venir des vêtements à elle. Cette proposition l'avait émue plus que les premières objections au projet.
Ségur avait fait copier le plan et les résultats du bassin. Le trait de crayon était devenu une ligne nette. Deux jours de préparation avaient suffi à donner au dessin l'assurance d'une chose déjà choisie.
Lise avait dormi quatre heures par morceaux. Marianne lui avait fait promettre de déjeuner avant de signer quoi que ce soit. Elle avait mangé deux tartines et bu trop vite un café qu'elle sentait encore dans son estomac.
Masson a distribué le texte.
Accord de Brest relatif à la section expérimentale autonome Aurenne.
Khellaf a demandé qu'on retire section expérimentale. On pouvait conserver cette désignation pour le chantier, pas pour l'ensemble politique dont ils prétendaient préparer l'existence.
— Nous n'avons pas de second État avec lequel conclure un traité, a dit Ségur.
— Alors distinguons l'accord que vous pouvez prendre maintenant et ce qu'il doit permettre de constituer.
Vauclair a décrit les conséquences d'une reconnaissance immédiate : le conflit avec les partenaires, les contestations internes, la difficulté d'expliquer pourquoi un programme français cesserait d'être placé sous la seule autorité française. Il n'en avait pas reçu mandat.
Khellaf a demandé ce qui avait été autorisé. Masson a posé les documents de délégation et les réserves de validation à côté du projet. Elle les a lus avant de passer aux articles. Lise l'a regardée faire. Ce détail manquait à toutes les signatures qu'on lui avait demandées auparavant : savoir exactement ce que l'autre pouvait engager.
L'article cinq portait son nom sous la rubrique Régime médical.
— Je ne veux pas être un des équipements de cet endroit, a-t-elle dit.
L'eau, l'énergie et les soins figuraient dans trois articles voisins. Masson a expliqué que le suivi de Lise devait être garanti. Elle l'a admis ; elle refusait qu'on le confonde avec une condition d'existence d'Aurenne.
Moreau a proposé un document de soins distinct, sous contrôle médical et avec son accord, auquel le texte politique renverrait uniquement pour garantir son indépendance. Sorel a demandé la même séparation pour les données d'observation scientifique.
Plus haut, l'expression ressources associées couvrait encore les personnes et le matériel. Vauclair a accepté qu'on la remplace. On a nommé les habitants, les travailleurs, les personnes accueillies pour être soignées ; puis les installations, dans une autre phrase.
Tardieu a murmuré qu'il fallait beaucoup de lignes pour distinguer un être humain d'une pompe.
— Gardons-les, a répondu Lise.
Les clauses qui mordent
Ils n'ont pas lu le projet dans l'ordre. Khellaf avait marqué les passages qui permettraient de vider une garantie au moyen d'un autre article. Lise suivait ses renvois, parfois trop lentement. Elle demandait qu'on revienne, et la discussion revenait.
Le périmètre devait être précis : pas une ligne approximative sur la rade, mais une emprise autorisée, des accès, des dépendances techniques. L'autorité provisoire à constituer participerait aux décisions qui le concerneraient. Avant qu'elle existe, les engagements immédiats de la France seraient pris envers Lise et l'équipe de préfiguration ; les clauses destinées à cette autorité devraient ensuite être acceptées par elle.
— Elle pourra refuser ? a demandé Lise.
— Sinon nous ne la constituons que pour approuver ce que nous avons déjà décidé, a dit Khellaf.
Elle a fait inscrire les points soumis à cette acceptation ultérieure. Lise a regardé les blancs où viendraient d'autres noms. Elle avait voulu ne plus être seule à décider ; elle éprouvait déjà le regret de devoir céder une part du projet.
La France assurerait la sécurité extérieure selon un accord à préciser. Elle demanderait des informations sur les entrées. Khellaf refusait que ce droit devienne, sans discussion, le pouvoir exclusif de choisir les résidents. Marescot voulait savoir qui donnerait les instructions à la garde et à quelle autorité serait remis quelqu'un soupçonné d'une infraction. Aurenne ne pouvait pas commencer par rendre ces questions introuvables.
Le mot transfert les a arrêtés plus longtemps. Il désignait les procédés, les plans, les modules actifs. Lise avait trop entendu parler de son déplacement pour croire qu'une précision technique la protégerait par évidence.
— Dites que cet article ne permet pas de me déplacer.
Vauclair a répondu que ce n'était pas son objet. Khellaf a ajouté la précision.
Ils ont séparé les garanties de la personne et les règles sur les objets. Aucune participation technique, aucune observation du sommeil ne pourrait être obtenue par un déplacement imposé ou un examen prétendument destiné à mieux organiser le programme. Un désaccord sur le consentement appellerait une appréciation indépendante, avec accès au conseil. Les soins urgents et les actes judiciaires resteraient soumis à leurs règles propres ; le texte ne créait ni une immunité générale ni une exception médicale au bénéfice de l'industrie.
Lise a relu la phrase sur le sommeil. Elle contenait des mots qu'elle avait prononcés dans sa chambre, seuls et sans effet apparent. Leur présence ici ne la délivrait pas de les défendre. Elle avait pourtant le sentiment de les entendre revenir avec d'autres voix derrière eux.
Ce que la France gardait
Dans l'après-midi, Vauclair a demandé une pause pour consulter Paris. Khellaf est sortie appeler son cabinet. Bresson est resté près de la fenêtre, devant les caissons visibles entre deux montants. Il avait une tache de moutarde sur la manche et ne semblait pas le savoir.
Ségur est venu auprès de Lise. Le président devait arbitrer la portée de l'accord. Il demanderait, lui aussi, ce que la France conservait.
Lise aurait aimé lui répondre qu'elle n'était pas un bien dont on évalue la part retenue. Elle savait que cela ne suffirait pas à expliquer les moyens, les hommes, la protection qu'elle demandait encore au pays. Elle ne désirait pas partir avec tout en laissant aux autres la charge de ce départ.
— Nous ne promettons aucune nuit, a-t-elle dit.
— C'est écrit.
— Il faut qu'il le sache avant de dire oui.
Ségur a confirmé qu'il le préciserait. Un accord de secours ne serait pas un nombre d'heures de sommeil acheté d'avance. La France garderait un rôle de premier partenaire, des garanties de sécurité et des obligations réciproques d'information. Il restait assez d'intérêts pour soutenir une négociation ; il ne fallait pas y cacher une promesse impossible.
La consultation a pris vingt minutes. Vauclair est revenu avec l'autorisation de poursuivre sur une formule de préfiguration, sans reconnaissance immédiate d'un État.
Lise devait apparaître comme fondatrice désignée. Khellaf a refusé cette expression. La faire entrer dans le texte comme l'origine permanente de toute autorité reporterait sur elle chaque crise future.
Ils ont retenu : Lise Varenne, citoyenne française à l'initiative de la préfiguration d'Aurenne.
La citoyenneté ne s'effaçait pas au moment où elle cherchait un autre rapport avec la France. Elle a éprouvé un soulagement dont elle n'aurait pas su rendre compte sans avoir l'air de se contredire.
Vauclair a posé la dernière condition : la garantie française comporterait une clause d'intérêts vitaux et de contrôle hostile.
Marescot a demandé qu'on ne laisse pas à un militaire, seul devant une passerelle, le soin de deviner ce que ces mots autorisaient.
Ils ont repris la clause pendant près d'une heure. Une divergence politique ou un refus de participer ne suffirait pas à autoriser une intervention interne. Les menaces envisagées devaient être matérielles et identifiables : attaque armée, personnes contraintes, tentative d'enlèvement ou de transfert forcé d'un module, péril immédiat pour des vies. L'intervention aurait un objet désigné, une portée limitée, une obligation d'explication et de contrôle.
Le mécanisme contradictoire n'était pas constitué. Khellaf a fait inscrire qu'il devrait l'être avant l'ouverture du périmètre autonome ; on ne pouvait pas lui attribuer dès ce soir une protection qu'il n'assurait pas. En cas de secours immédiat avant cette constitution, la trace de la décision serait conservée et soumise au contrôle prévu, sans faire disparaître les recours déjà ouverts.
Lise n'a pas trouvé la clause rassurante. Elle a seulement pu montrer du doigt les endroits où elle craignait qu'on entre. C'était mieux que la promesse d'une protection dont personne ne voulait nommer la violence possible.
Texte et fatigue
À la tombée du jour, elle a perdu le fil d'une phrase. Elle l'a relue, puis a découvert qu'on discutait déjà la suivante.
Moreau lui a proposé de sortir. Elle a refusé trop vite. Dans cette salle, quitter sa chaise lui paraissait encore le meilleur moyen de retrouver une décision terminée à son retour.
Khellaf a fermé le dossier.
— Nous suspendons. Rien de ce qui serait rédigé pendant cette pause ne vaudra accord de Lise.
Masson a confirmé qu'aucune modification ne serait soumise à validation sans nouvelle lecture. Les versions ont été figées. Vauclair a regardé l'heure, puis retiré ses lunettes.
Dans la petite pièce voisine, Lise s'est allongée sous une couverture. Elle entendait mal les voix du couloir. Cela lui a paru un danger, puis une permission. Khellaf restait à proximité ; elle pouvait ne pas écouter.
Elle s'est assoupie. Rien n'est venu, ni objet ni père ni cage à reprendre. Elle a perdu une courte durée dont personne ne pouvait faire le relevé utile, et s'est réveillée avec la marque de la couverture sur une main.
Moreau l'a laissée boire et manger. Il ne lui a pas décerné un certificat de lucidité pour retourner signer. Il a dit qu'on pouvait remettre la fin au lendemain.
Lise a demandé combien de pages avaient changé depuis la dernière version qu'elle avait comprise. Khellaf est venue les revoir seule avec elle. Deux points restaient à arrêter ; le reste était repéré. Si elle n'arrivait pas à les expliquer avec ses propres mots, elle demanderait le report. Elles ont pris le temps de les reprendre.
Près d'une heure après la suspension, elle est revenue à la table. Personne n'avait touché au texte commun. Ségur avait ôté sa veste. Masson paraissait contrarié par cette heure au cours de laquelle son travail avait consisté à ne rien écrire.
La dernière condition concernait les quarante-huit heures suivant la signature : aucune nuit utile ne pourrait être demandée, organisée ou suggérée à Lise. Khellaf a conservé les trois verbes. L'enveloppe d'apaisement n'avait pas été déposée dans sa chambre sous la forme d'un ordre.
Elle a demandé que le repos commence vraiment. Pas de réunion préparatoire au petit déjeuner, pas de nouveaux dessins à regarder sous prétexte qu'on ne lui demanderait rien en retour.
Tardieu a refermé son carnet. Pour une fois, le geste lui a paru suffisant.
La première signature
Le titre retenu était Accord de Brest sur la préfiguration d'Aurenne et la protection de son périmètre autonome. Neuf pages, trois annexes, deux réserves manuscrites. On ne signait pas encore un traité entre deux États. On engageait la France, dans les limites du mandat vérifié, envers des personnes auxquelles elle acceptait de reconnaître une place distincte dans la construction du projet.
Les mesures immédiatement applicables étaient séparées de celles qui dépendraient d'actes et de validations ultérieurs. Le document médical confidentiel restait en dehors des annexes destinées à circuler avec l'accord ; Moreau en avait fixé les conditions avec Lise. L'annexe scientifique bornait les essais. L'annexe matérielle rappelait que la section du bassin ne constituait pas une plateforme habitable.
Marescot avait demandé que tout ordre de protection désigne ce qu'il prétendait protéger : les personnes, le périmètre ou les intérêts de la République. Lise avait tenu à garder ces termes séparés. Ils ne se confondraient plus sans laisser de trace.
Ségur a signé sur délégation spéciale. Vauclair a attesté la transmission et la portée de l'arbitrage politique, sans que sa présence remplace les actes encore nécessaires. Khellaf a apposé sa signature comme conseil, non comme représentante d'un État à venir. Masson a paraphé les annexes dans son rôle juridique ; Sorel a signé la partie scientifique.
Lise a relu la ligne qui la désignait. Elle avait trouvé ridicule, le matin, de faire autant de corrections pour des titres. Elle savait maintenant où le mot fondatrice l'aurait placée : au milieu, disponible pour tout ce qui n'aurait pas encore trouvé d'autre responsable.
Elle a signé avec le stylo de Masson. Son nom tremblait un peu. Elle a laissé l'encre sécher avant de tourner la page.
Paris devait encore accomplir les validations mentionnées. Khellaf a rappelé les engagements qui s'appliquaient dès la signature. Vauclair en a confirmé la liste, sans les reprendre dans une formule générale.
Quand Ségur a donné l'exemplaire de Lise à Delaunay pour le faire placer au coffre, elle a tendu la main.
— Celui-ci reste avec moi.
Delaunay le lui a remis. Il savait maintenant qu'un geste aussi petit pouvait réparer quelque chose qu'un discours de protection ne touchait pas.
Elle est rentrée à pied par la galerie, Khellaf et Sorel auprès d'elle. Au passage du bassin, elle a regardé la section éprouvée quelques jours auparavant. Les caissons reposaient bas dans l'eau noire, sous les projecteurs. Leur propriété n'avait pas changé par magie ; les engagements pris à leur sujet, oui. Elle serait capable d'expliquer cette différence à Marianne.
Dans sa chambre, elle a posé l'accord près du carnet noir. Le premier occupait plus de place. Elle ne savait pas lequel serait le plus difficile à défendre.
Elle a appelé sa sœur de sa propre initiative, puis regretté d'avoir repoussé encore le sommeil.
— Ça te protège ? a demandé Marianne.
— Dès ce soir, sur quelques choses. Pour la suite, il faut qu'on le fasse exister.
Sa sœur n'a pas essayé de transformer cette réponse en victoire. Elle a demandé si elle avait mangé, puis si elle pouvait enfin raccrocher sans attendre un autre appel.
— Oui.
Après la conversation, Lise a écrit sous le nom d'Aurenne : Demain, quelqu'un voudra entrer.
Elle a fermé le carnet avant de chercher une réponse. Pour une fois, demain pouvait attendre.
Chapitre 19
La citoyenneté rare
La première liste
Le lendemain matin, vingt-sept noms sont arrivés dans une chemise. Khellaf l'a gardée. Les quarante-huit heures de repos incluaient les réunions, et Lise, qui s'était levée pour voir de quoi il s'agissait, a fini par se recoucher.
Elle a dormi assez pour perdre le compte des heures. Au réveil, le carnet ne contenait rien de nouveau. Elle a appelé sa mère et parlé pendant dix minutes du logement de Penhoët, de ce qu'il faudrait encore trier, d'une étagère que Marianne refusait de garder. Jeanne lui a demandé si elle pouvait décider de quelque chose, là-bas. Lise a répondu oui, puis sa mère lui a demandé de décider au moins pour l'étagère.
Quand la pause s'est achevée, la liste attendait toujours.
À côté de chaque nom figurait une fonction et une justification d'accès. Les premiers lui étaient familiers. Plus bas, elle a découvert des soudeurs, des marins, une technicienne chargée de l'eau et de l'énergie, un cuisinier. Tout ce dont le projet aurait besoin pour ne pas dépendre à chaque repas et à chaque panne du service ordinaire de la base.
Masson a précisé qu'ils examinaient des accès de travail, pas une résidence ni une citoyenneté. Les actes de mise à disposition de la barge et d'organisation du chantier avaient été préparés pendant son repos. Lise a demandé à Khellaf ce qui était devenu applicable. Elle n'avait pas envie de découvrir une seconde fois qu'un mot signé attendait encore quelqu'un à Paris.
Julien Aouad était proposé pour l'alimentation de l'équipe. Lise a demandé ce qu'on lui avait dit.
Une mission sur un périmètre sensible, des informations restreintes, la possibilité de refuser. Il ne connaissait pas encore les caractéristiques du programme.
— Après quoi choisit-il ?
Vauclair, revenu sur écran, a expliqué que l'information serait progressive. Khellaf lui a demandé de préciser ce qu'il fallait savoir avant le premier engagement. On pouvait protéger un procédé sans dissimuler les contraintes de séjour et de sortie.
Tardieu a rappelé qu'une plateforme exigeait des compétences. On ne constituerait pas l'équipe technique sur la seule envie de participer. Lise n'a pas contesté. Elle voulait empêcher qu'un recrutement nécessaire devienne, sans autre décision, la première définition d'un peuple.
Ils ont séparé les interventions ponctuelles, la résidence de préfiguration et la future citoyenneté. Les deux premières pouvaient commencer sous des règles explicites. La troisième ne serait ni un salaire complémentaire ni la récompense d'avoir été là avant les autres.
— Et moi ? a demandé Lise.
Elle était citoyenne française, à l'initiative du projet. Rien dans l'accord ne la faisait citoyenne d'Aurenne avant que cette citoyenneté existe. Khellaf trouvait cette limite utile : les personnes qui constitueraient l'autorité provisoire auraient à définir leurs droits avec elle, pas à recevoir d'elle une faveur fondatrice.
Lise a suivi du doigt les noms de Sorel, de Bresson, de Delaunay. Elle aurait aimé pouvoir dire que ceux-là étaient déjà chez eux. Ce désir lui a fait comprendre pourquoi il fallait attendre.
Elle a demandé une colonne supplémentaire : l'information donnée avant l'accord, et la manière de confirmer ou de retirer celui-ci ensuite. Masson a proposé de renvoyer à une fiche par personne. Elle a accepté. Il n'était pas nécessaire que chaque progrès prenne la forme d'une phrase manuscrite ajoutée au bas de tout.
Ceux qui restent dormir
Les premiers modules d'habitation ont été installés sur la grande barge, qui reposait normalement sur l'eau. La section expérimentale de trente tonnes demeurait séparée dans le bassin, sans occupant. Aucune nuit à bord ne dépendrait du maintien d'un effet dont on ne savait pas garantir la durée.
Tardieu a attendu la fin des contrôles de charge, des accès et des équipements avant d'autoriser la présence réduite prévue pour le soir. Deux modules blancs, une cuisine provisoire, un espace de soins : cela ressemblait davantage à une base de chantier qu'à l'Aurenne que Lise avait imaginée. La passerelle vibrait sous ses pas. Elle s'est arrêtée pour laisser passer un marin chargé de vaisselle.
Julien Aouad rangeait des bacs dans la cuisine. Il avait une barbe courte, des mains rapides et une parka beaucoup trop grande sur son tablier.
Il avait lu les nouvelles conditions et accepté trois nuits de mission. Il avait travaillé après un cyclone à Saint-Martin et pendant des inondations à Nantes. Les cuisines de crise lui avaient appris que les gens les plus pressés oubliaient de manger, puis faisaient perdre du temps à tout le monde.
— Vous avez de la famille ? a demandé Lise.
Une fille, une semaine sur deux. Elle était chez sa mère cette semaine.
Lise a regardé les couchettes par la porte du module voisin. Jusqu'ici, elle avait pensé en nombre de places. Chaque place venait avec un calendrier ailleurs, une enfant, une autre personne qui attendrait un appel et pourrait trouver l'aventure beaucoup moins intéressante que les gens embarqués.
— Et au bout des trois nuits ?
— Je rentre. Après, on verra.
Il l'avait dit sans demander si cela convenait au projet. Elle lui a répondu que c'était bien ainsi et l'a laissé ranger ses bacs.
Camille Roudaut installait les tiroirs du module médical. C'était l'infirmière qui lui avait montré l'attache du bracelet. Lise connaissait ses mains, ses questions, presque rien d'autre. Elle l'a regardée chercher un distributeur de gel, le retrouver sous une pile de draps et jurer contre son propre rangement.
Camille n'avait pas encore accepté de dormir à bord. Il fallait savoir avec qui, pendant combien de temps, et qui assurerait ses tâches à l'infirmerie de la base. L'engagement temporaire ne répondait pas à la troisième question.
— Vous avez demandé ?
— Deux fois.
Lise a proposé d'en parler à Moreau. Camille a refusé poliment : elle attendait la réponse de son responsable et préférait ne pas multiplier les personnes qui donnaient un avis sur son service. Lise s'est sentie renvoyée à la bonne place. Elle n'avait pas besoin d'être celle qui réglait tout.
Sur le tableau blanc, quelqu'un avait écrit Nettoyage du module A : à définir. Elle a commencé à noter une phrase sur les tâches communes, s'est arrêtée et a simplement demandé où était prévu le tour de ménage.
Tardieu n'en savait rien. Julien non plus.
Delaunay, qui venait de recevoir un appel, lui a annoncé qu'on l'attendait au quai. Nadège Le Goff était arrivée.
Nadège au bord
Elle portait un gilet prêté et un badge visiteur, avec son sac de toile serré contre la hanche. Elle avait l'air furieuse. Lise a senti ses propres épaules se détendre à la vue de cette colère qui ne cherchait pas la formulation acceptable.
Les manches de Nadège étaient remontées. Ses avant-bras, ses cheveux attachés trop vite, sa bouche serrée lui ont paru d'une vie insolente. Ce n'était pas l'annonce d'un désir nouveau. Lise avait simplement passé trop de journées à regarder des corps selon leur fatigue, leur fonction, leur disponibilité. Nadège se tenait là sans avoir été disposée pour elle.
— Je peux savoir ce que je fous ici ?
Lise a descendu la passerelle. Deux personnes étaient venues voir Nadège à son poste, lui avaient parlé de sécurité et proposé le déplacement. Elles connaissaient son adresse et le nom de sa fille.
Delaunay a précisé qu'elle n'avait pas été contrainte.
— Vous me demandez si je veux venir après m'avoir expliqué que vous savez où dort ma fille. C'est facile, ensuite, d'écrire que j'ai accepté.
Il a cessé de discuter le verbe. Khellaf, qui les avait rejoints, a demandé qu'on organise dès maintenant le retour si Nadège le souhaitait. Il ne dépendrait pas de son accord pour la visite.
Lise avait voulu qu'on la protège. Elle n'avait pas demandé qu'on l'amène à Brest de cette manière. Cette distinction lui a semblé bien mince à prononcer devant elle.
Delaunay a expliqué pourquoi on avait insisté : le nom de Nadège apparaissait dans deux signalements comme un moyen possible d'approcher les premiers témoins. On ne savait pas tout de la provenance de ces démarches. Il préférait lui donner une information directe et un interlocuteur plutôt que la laisser seule avec des sollicitations inconnues.
— J'ai déjà des interlocuteurs, a-t-elle répondu. J'ai une cheffe. J'ai une fille. J'ai des horaires. Qu'est-ce que vous faites de ça ?
Ségur est arrivé à temps pour entendre la question. Il a demandé qu'un engagement précis soit pris sur le maintien de son revenu pendant le déplacement, l'absence de conséquence professionnelle liée à l'entretien et les contacts dont elle disposerait ensuite. Nadège a voulu le lire avant qu'on appelle son employeur.
Lise l'a reconnue dans cette façon de revenir au travail. Au hall 14, elle n'avait pas transformé une blessure et une masse au sol en occasion de paraître importante. Ici, elle n'allait pas se laisser récompenser par une incertitude de plus.
— Je voudrais que vous puissiez voir le chantier, a dit Lise.
— Pourquoi ?
Elle a regardé la plateforme. Elle aurait pu invoquer la confiance, les premiers témoins, une contribution au monde nouveau. Ces mots auraient surtout évité l'aveu.
— Parce que j'ai besoin de quelqu'un qui me parle comme vous venez de le faire.
Nadège a gardé le silence.
— C'est un emploi ?
— Non.
— Tant mieux. Vous n'auriez pas les moyens.
Lise a ri. Nadège aussi, malgré elle.
Khellaf a proposé une visite informée sous un statut temporaire d'invitée, avec les protections particulières liées à sa situation de témoin. Il ne créait ni résidence automatique ni dette politique. Nadège pourrait repartir après avoir vu.
— Je peux commencer par savoir combien de temps ça prend ?
On lui a répondu. Elle a regardé sa montre avant de donner son accord.
La charte qui triait
En fin de journée, Nadège a assisté à la première partie de la discussion sur la résidence. Son retour était organisé ; elle avait prévenu sa fille. Elle avait lu l'engagement de confidentialité en posant des questions que Masson aurait préféré regrouper à la fin. Elle ne les avait pas regroupées.
La charte devait pouvoir être comprise par ceux qu'elle obligeait. Les résidences de préfiguration resteraient limitées par les places disponibles, les fonctions nécessaires et les besoins de protection reconnus. Aucun de ces motifs n'autoriserait à disposer du temps entier d'une personne.
Khellaf a demandé du repos, des soins, des temps sans tâche assignée et une possibilité réelle de départ. Les secours immédiats exigeaient des règles particulières ; ils ne pouvaient pas devenir la raison perpétuelle pour laquelle quelqu'un ne rentrerait jamais chez lui.
Nadège a demandé qui déciderait qu'une urgence était terminée. Masson a inscrit la question pour le mécanisme de contrôle. Elle lui a demandé une date. Il a regardé Ségur, qui a fixé le travail à terminer avant l'ouverture autonome.
Le mot citoyenneté est revenu. Ils pouvaient différer son attribution ; Khellaf refusait de laisser les recrutements la définir à leur place.
Ni l'argent, ni un diplôme, ni une faveur politique, ni la proximité de Lise ne donneraient un titre automatique. Un acte héroïque ne constituerait pas davantage une créance sur l'avenir du lieu.
— Pour moi, ça se complique, a dit Nadège.
— Vous pouvez garder le café et les remarques, a répondu Lise.
Elle a souri, puis arrêté Masson sur la participation aux tâches communes. Il fallait que les plus titrés y prennent part aussi, selon leurs capacités. Elle savait ce que devenait un endroit où les mêmes mains ramassaient toujours les saletés des autres.
La charte promettait de ne pas réduire une personne à son utilité. Elle demandait pourtant des références, des engagements, des raisons de la choisir. Lise a regardé les dossiers préparés pour les vingt-sept premiers accès. Les gens déjà recommandés savaient produire ce genre de preuves. D'autres arriveraient sans rien d'aussi convaincant, peut-être parce que les circonstances mêmes qui les avaient mis en danger avaient détruit leurs papiers et leurs appuis.
Elle n'a pas trouvé de critère qui répare cela. Khellaf a proposé qu'on laisse cette difficulté écrite, avec une obligation de réexaminer les refus. Ce n'était pas encore une bonne porte. Au moins ne prétendrait-on pas qu'elle ouvrait également pour tous.
Le premier refus
Armand Delcourt avait demandé à rejoindre immédiatement la préfiguration comme coordinateur des partenariats industriels. Ingénieur des ponts, ancien directeur d'une agence d'innovation stratégique, il connaissait les infrastructures critiques et beaucoup de gens capables de financer un projet.
Vauclair le jugeait très compétent.
Delaunay a demandé la parole. L'enquête sur le support d'apaisement avait identifié la structure dont venait le consultant : un cabinet dirigé par Delcourt. Rien n'établissait encore qu'il avait donné l'ordre de déposer les images dans la chambre.
Lise a revu la photocopie d'André.
— Alors il n'entre pas.
Le refus avait précédé la discussion. Elle s'en est aperçue à la manière dont Vauclair a croisé les bras.
Khellaf a demandé qu'on sépare ce qu'on savait du soupçon. Le lien justifiait des questions sur la chaîne d'autorisation et les intérêts en présence ; il ne permettait pas de déclarer Delcourt coupable à distance.
Tardieu le connaissait de réputation. Il était rapide, habile à rendre un projet évident pour ceux qui devaient l'approuver. Elle aurait trouvé sa participation utile avant d'entendre parler du cabinet.
Ségur a proposé une audition extérieure, avec déclaration d'intérêts et questions sur l'incident. Aucun accès au chantier ne serait accordé avant cet examen. Le refus immédiat de Lise devenait une décision provisoire susceptible d'être discutée, sans obliger Nadège ni elle à considérer l'enveloppe comme un malentendu clos.
— Il saura pourquoi ? a demandé Nadège.
Masson comptait répondre que le périmètre n'était pas ouvert à cette fonction.
— Alors vous lui faites passer une autre raison que la vraie.
Lise a regardé l'avocate. Il fallait préserver l'enquête et la confidentialité des pièces, mais pas inventer un motif commode. Ils ont préparé une réponse mentionnant la vérification de liens avec un incident ayant affecté le consentement de Lise, et la possibilité donnée à Delcourt de répondre. Khellaf en a contrôlé les termes.
Lise venait de tenir quelqu'un hors du lieu. Elle le croyait nécessaire. Cela ne lui procurait aucun des sentiments généreux qu'elle avait attachés au mot Aurenne.
Avant de repartir, elle est remontée quelques minutes sur la barge. Julien faisait revenir des oignons ; Camille fixait une lampe. Nadège écrivait au tableau : Tour de ménage à faire. Pas de passe-droits.
— Vous restez ?
— Pas cette nuit. J'ai une fille et un réveil.
— Vous reviendrez ?
Nadège a remis le capuchon du feutre.
— Peut-être. Il faut voir si vous savez retrouver les sacs-poubelle sans moi.
Lise a attendu qu'elle descende la passerelle. Le retour annoncé s'accomplissait enfin : personne ne venait lui ajouter un entretien nécessaire au dernier moment.
Elle a pensé à Delcourt, puis aux autres noms qui ne figureraient sur aucune liste. La citoyenneté n'avait encore été accordée à personne. Le lieu savait déjà dire non. Il lui restait à apprendre comment entendre la réponse.
Chapitre 20
Le refuge des meilleurs
La boîte des demandes
Les premiers dossiers sont venus par les réseaux informés du projet : trois par un canal du Quai d'Orsay, neuf par des cabinets, puis d'autres, jusqu'à vingt-sept. Ils s'ajoutaient aux accès de service déjà instruits. Les candidats connaissaient des fragments différents d'Aurenne. Certains y voyaient un programme de recherche, d'autres une protection ; quelques-uns semblaient en savoir davantage que ceux qui leur répondaient.
On les examinait dans un bâtiment près du quai, avec deux écrans et une armoire forte. Masson appelait la pièce cellule de recevabilité. Nadège disait la boîte à gens.
Elle était revenue pour des journées regroupées, prises sur un temps de mission rémunéré et convenu avec son employeur. Elle logeait à terre lors de ses passages à Brest. Il avait fallu organiser les voyages depuis l'estuaire, la garde de sa fille, les retours. Lise avait suivi ces arrangements avec une attention excessive ; elle ne voulait plus apprendre au dernier moment qu'on avait trouvé pratique de disposer de Nadège.
Le dossier de l'ingénieure des réseaux venait d'une ambassade en Europe centrale. Quarante ans, plusieurs langues, des postes de transformation remis en service sous les bombardements. Elle demandait à venir avec son fils de huit ans. Sur la photographie, l'enfant ne regardait pas l'objectif ; il suivait quelque chose hors champ.
Tardieu a lu la liste des interventions avant de regarder la photo.
— Elle sait travailler quand on n'a plus les conditions prévues.
Le chirurgien de Marseille possédait lui aussi une expérience des catastrophes. Sa lettre décrivait un conflit avec sa direction sur des priorités favorisant des donateurs. Moreau voulait connaître les faits, mais approuvait l'idée qu'une médecine de terrain précède les cérémonies.
Samir El Amrani, docker à Tanger, avait un dossier moins élégant. Des collègues, des pilotes, un syndicaliste, une veuve de marin avaient écrit pour lui. Nadège a lu la lettre de la veuve jusqu'au bout.
— Je voudrais le rencontrer.
Masson lui a rappelé qu'on ne pouvait pas décider sur la sympathie.
— Je demande un entretien. Pas de lui donner les clés.
Lise a pris un autre dossier. Une enseignante de lycée professionnel voulait savoir si l'on formerait aussi des gens dont on n'avait pas encore établi l'excellence. Plus bas, une demande d'un fonds d'infrastructures avait été glissée parmi les candidatures : une évaluation confidentielle d'usages portuaires. Masson l'a rangée hors de la procédure d'accueil. Elle ne concernait aucun secours en cours, seulement un intérêt commercial qui cherchait son chemin.
Vauclair s'est félicité de la qualité des profils. Lise regardait toujours le garçon sur la photographie.
— Si sa mère vient, qui reprend ses chantiers là-bas ?
Masson a répondu qu'on ne pouvait pas demander aux personnes menacées de rester nécessaires à l'endroit qu'elles voulaient quitter.
Lise le savait. Elle avait pourtant envie qu'on mesure aussi cette perte avant de célébrer ce qui arrivait ici. Aurenne se remplirait peut-être de gens que le monde avait épuisés ; le monde perdrait alors quelques-uns de ceux qui savaient encore le réparer.
Elle a posé la photo au-dessus des références, sans dire quel ordre serait le plus juste.
Ceux qui savaient faire
Les entretiens ont commencé à distance. Lise a proposé que Nadège y assiste lorsqu'un candidat risquait de se retrouver seul devant un vocabulaire de spécialistes. Khellaf a précisé son rôle et demandé l'accord des personnes concernées. Nadège n'avait pas à servir de preuve automatique que la table était devenue hospitalière.
Samir El Amrani a commencé en français, cherché un mot en espagnol, puis ri de son embarras. L'interprète lui a proposé de reprendre dans la langue où il serait le plus à l'aise. Il a demandé s'il pouvait se lever.
Une fois debout, il a parlé du stockage, de l'arrimage et des signaux d'arrêt. Qui déciderait qu'un module redevenait trop lourd ? Un homme au quai pourrait-il arrêter une opération sans attendre qu'un ingénieur approuve son inquiétude ?
Tardieu a posé des questions concrètes. Il a répondu en racontant un chargement déplacé par une rafale, puis un ordre qu'il avait refusé. Il ne se donnait pas le beau rôle : il avait d'abord accepté, disait-il, parce que le responsable connaissait mieux que lui la pièce transportée. Le mouvement du câble lui avait fait changer d'avis.
Après l'entretien, Masson a signalé les vérifications manquantes. Certains documents ne correspondaient pas aux références attendues. Le parcours syndical compliquait l'obtention d'informations sans exposer Samir.
Lise a demandé qu'on vérifie ses compétences auprès de ceux qui les avaient vues, au lieu de faire de l'absence de diplôme supérieur une réponse. Tardieu s'en chargerait avec une personne extérieure. On lui donnerait une date de retour et le détail des pièces réellement nécessaires.
Elle aurait voulu l'accepter immédiatement. Elle commençait à reconnaître que cette envie pouvait faire autant de dégâts que la méfiance de Masson.
Une constitutionnaliste canadienne a ensuite proposé de travailler depuis l'extérieur. Elle ne souhaitait pas résider à Brest. Le travail d'Aurenne pouvait l'intéresser sans que sa propre place cesse d'être au milieu de ceux qui avaient besoin de ses compétences ailleurs.
Khellaf l'a remerciée. Elles ont parlé d'une contribution limitée, sans droit particulier de résidence en contrepartie.
L'entretien avec le représentant de Reiss a été plus bref. Le milliardaire suisse proposait des modules d'habitation, un laboratoire, une unité médicale. Il demandait un droit de présence pour sa famille.
Khellaf a refusé de lier le financement à l'admission. L'avocat a précisé qu'un des deux enfants de Reiss souffrait d'une maladie rare.
Lise a senti la discussion se refermer trop vite. L'enfant n'avait pas choisi la forme de l'offre de son père.
— La question de ses soins peut être examinée séparément, a-t-elle dit. Si c'est ce qu'il demande. Nous n'avons pas ici un traitement qu'on lui cache.
Le représentant a voulu revenir aux garanties du partenariat. Khellaf a maintenu le refus et proposé de recevoir une demande médicale par le circuit approprié, sans promesse d'accueil ni contrepartie financière. L'entretien s'est terminé là.
Vauclair regrettait les modules. Ségur a répondu qu'on n'aurait pas acquis seulement du matériel. Lise regardait l'écran noir. Elle n'aimait pas davantage la facilité avec laquelle on pouvait se sentir vertueux après avoir refusé l'argent de quelqu'un.
Ceux qui arrivaient avec les autres
Les familles ont rendu les dossiers beaucoup moins commodes.
La biologiste grecque ne partirait pas sans sa mère, qui perdait la mémoire. Le logisticien libanais demandait une protection pour son frère. Samira Bekkouche, spécialiste des eaux usées, voulait venir avec sa compagne et le garçon de seize ans qu'elle élevait depuis neuf ans, sans être sa mère sur les papiers.
Ils avaient prévu des places pour des compétences. Les compétences arrivaient avec une personne qui ne pouvait pas rester seule, un adolescent, une dette, une histoire dont le résumé détruisait souvent l'essentiel.
Delaunay distinguait les risques pour les proches de ceux qu'une admission ferait courir aux autres. Moreau demandait les besoins de soins. Masson comptait les places disponibles. Nadège voulait savoir où dormirait la mère de la biologiste si on l'accueillait : pas sur le passage vers la cuisine, pas dans une pièce bruyante que les autres quitteraient librement.
Ils ont déplacé des rectangles sur le plan. La vieille dame n'était pas là ; son lit les obligeait déjà à renoncer à une salle de réunion.
Lise a pensé à Jeanne. Sa mère n'aurait pas supporté qu'on l'accueille uniquement parce que sa fille en avait besoin. Elle aurait demandé ce qu'elle venait faire dans cet endroit, et personne n'aurait eu le droit de répondre à sa place.
Ils ont ajouté aux demandes l'examen des liens que la séparation mettrait gravement en danger. Les personnes concernées devraient pouvoir s'exprimer elles-mêmes. Un candidat ne recevrait pas le pouvoir d'engager tout son entourage parce qu'il se déclarait prêt à partir.
Les fiches se sont épaissies. Le chirurgien avait une fille en alternance et un père malade. Samir avait une mère à Tétouan, des sœurs, des neveux. Le compagnon de la linguiste enseignait à Genève et ne voulait pas quitter son poste. Il n'apparaissait dans aucun des motifs qui avaient rendu sa candidature intéressante.
— Nous ne maîtriserons plus la taille du premier cercle, a dit Vauclair.
Il ne criait pas. Il montrait le nombre de chambres et une liste qui venait de presque doubler.
Lise ne pouvait pas lui répondre avec une phrase sur l'amour des proches. Il fallait des places, du temps, parfois une solution extérieure. Elle a demandé qu'on cesse de présenter la séparation comme l'option sans coût. Le chiffre réduit avait l'air plus raisonnable parce qu'une partie de ce qu'il abîmait restait hors du tableau.
Sorel a examiné les demandes de disponibilité. Elle avait signé elle-même beaucoup de feuilles où l'on considérait comme un avantage de pouvoir partir longtemps sans prévenir personne. Elle n'en a pas fait un discours. Elle a retiré cette mention des critères proposés par son équipe.
Le mot aimant
Dans l'après-midi, une climatologue a demandé que ses archives soient préservées. Elle ne savait pas encore si elle devait partir. Son institut avait commencé à retirer des résultats qu'elle avait mis des années à établir.
Ségur a voulu savoir ce qu'on pouvait faire sans lui demander de venir. Khellaf a proposé d'examiner séparément la protection des données et celle de la personne. Aurenne n'aurait pas besoin de loger tout ce qu'elle pouvait aider.
Les messages continuaient. Un magistrat demandait un lieu où poursuivre son travail. Une infirmière voulait exercer sans que l'épuisement des équipes soit traité comme un manque de vocation. Un professeur proposait de former des apprentis, à condition que l'enseignement ne soit pas réservé aux enfants des résidents.
Lise aimait ces lettres. Elle s'en voulait de les aimer autant. Elles donnaient à son idée une grandeur qu'elle n'avait pas fabriquée, et dont elle aurait pu profiter pour oublier les caissons, les lits manquants, le besoin de relire chaque réponse avec ceux qu'elle engageait.
La présidence demandait une note sur l'attraction exercée par le projet. Ils y ont décrit les compétences, mais aussi la lassitude envers les institutions d'origine et le risque de la transformer en recrutement. Les accusations de captation ne viendraient pas seulement de gouvernements jaloux ; des services appauvris par les départs pourraient avoir des raisons de leur en vouloir.
Lise a proposé qu'un candidat venant d'une activité vitale explique ce qu'il laissait derrière lui.
— Vous allez demander à une personne menacée de justifier qu'elle abandonne ses collègues ? a demandé Vauclair.
Elle a voulu répondre non, puis s'est arrêtée. La question qu'elle trouvait juste pouvait devenir un examen moral supplémentaire.
Ils ont repris la proposition : la personne pourrait décrire les conséquences prévisibles de son départ, si elle le pouvait sans se mettre en danger. L'équipe chercherait avec elle des relais. L'aide et la protection ne seraient pas conditionnées au sauvetage préalable du service quitté.
Khellaf a ajouté le droit de repartir d'Aurenne sans que le départ soit traité comme une trahison. Lise a relu cette phrase avec plus de difficulté que les autres. Un jour, quelqu'un qu'elle aurait fait venir déciderait de la laisser ici. Elle voulait pouvoir accepter ce jour-là ce qu'elle trouvait évident sur le papier.
Ceux qui restent dehors
Le soir, elle a demandé quelques minutes dans la pièce des dossiers. Moreau lui avait conseillé de s'arrêter ; elle lui a indiqué quand elle rentrerait. Delaunay est resté dans le couloir pour fermer la salle après elle.
Le dossier refusé ne concernait ni un investisseur ni un candidat suspect. Une enseignante de mathématiques, trente-deux ans, sans compétence rare selon la grille, avait écrit par un relais de connaissances. Sa lettre tenait sur une page.
Elle disait ne se croire excellente nulle part, mais fiable dans beaucoup de situations. Elle savait expliquer lentement, faire travailler ensemble des élèves qui se détestaient, reconnaître celui qui riait pour qu'on ne voie pas qu'il ne comprenait pas. Elle ne demandait pas à devenir citoyenne. Elle voulait savoir si un lieu nouveau aurait besoin de personnes ordinaires.
Absence de besoin identifié à ce stade, indiquait la réponse préparée.
Lise a regardé les mots. Il n'y avait encore ni école ni enfant résident. Ils avaient besoin de soudeurs, d'infirmiers, de gens capables de maintenir une pompe et de vérifier un accord. Elle n'a pas annulé le refus pour se prouver que la générosité pouvait l'emporter sur le tableau.
Elle a demandé qu'on garde, avec l'accord de l'enseignante, la possibilité d'un nouvel examen lorsque l'accueil s'élargirait. Puis elle a relu la lettre. Sa sœur aurait pu en écrire une assez proche. Cela ne rendait pas la candidate meilleure. Cela rendait plus difficile de la ranger.
Dans le couloir, Delaunay a demandé si elle avait terminé.
— Oui.
Elle a fermé la chemise et éteint l'écran. Sur le tableau, Nadège avait laissé une question sur ceux qu'on prendrait une fois que les personnes utiles auraient cessé de se croire le monde entier.
Lise n'a pas ajouté de maxime. Elle a remis la lettre de l'enseignante au-dessus de la réponse, de façon qu'au matin la première chose visible ne soit pas le motif du refus.
Chapitre 21
Le miroir français
Ce que le pays a vu
La première photographie était floue. Prise depuis un bateau de passage, elle montrait une partie du chantier, les modules blancs et les grues. Les commentaires y ont ajouté ce qu'on n'y voyait pas : des étages souterrains, des dispositifs militaires, une ville déjà soulevée. Rien de tout cela ne se lisait sur l'image.
Puis trois lignes d'un document ont circulé. Préfiguration Aurenne. Accès soumis à double accord. Résidence de service distincte de la citoyenneté. Le dernier mot a suffi.
Une chaîne d'information a placé Aurenne au large de Brest sur une carte qui la rendait plus éloignée de la côte, plus séparée qu'elle ne l'était. La présentatrice parlait d'une entité française expérimentale. Son invité corrigeait : une préfiguration sous garantie française, si le document était authentique. Il pouvait expliquer les réserves pendant plusieurs minutes ; le bandeau demandait seulement qui aurait le droit de devenir Aurennais.
Lise regardait depuis Brest avec Ségur, Khellaf, Delaunay et Nadège. Vauclair suivait la même émission depuis Paris. Le visage de Lise n'était pas montré. Elle a éprouvé un soulagement immédiat, puis s'est demandé combien d'heures il durerait.
Quelqu'un sur le plateau a déclaré que la France n'avait pas à laisser partir ce qui lui appartenait.
Elle a demandé qu'on coupe le son.
— Ils parlent du procédé, a dit Ségur.
— Je sais. Et ils n'ont pas besoin de savoir où ils me mettent pour que je me retrouve dedans.
Nadège a désigné le bandeau : La France de ceux qui passent le filtre ?
Lise a lu. Elle aurait voulu que la télévision ait tort plus simplement. Aurenne choisissait déjà ses visiteurs, ses futurs résidents, les personnes dont on prendrait le temps d'écouter la demande.
Elle a regardé les modules sur l'image. La petitesse du lieu lui donnait une innocence qu'il ne méritait pas encore.
La France courte
Le lendemain, elle a assisté depuis Brest à une réunion de Matignon. Les responsables parisiens cherchaient ce qui fascinait dans Aurenne : des décisions rapides, des financements contrôlés, des réponses compréhensibles. Un modèle réduit de ce que l'administration peinait à faire pour tout le pays.
Une préfète a demandé qu'on se rappelle aussi ce qui manquait à ce modèle. Aurenne n'avait pas de collège en travaux, de voisins en recours, de routes départementales, de générations attendant l'exécution de promesses anciennes. Elle pouvait différer l'arrivée de ceux pour lesquels elle n'avait pas de place.
Lise a noté le nom affiché sous son visage : Delphine Roux.
La représentante de l'Éducation nationale a parlé du dossier de l'enseignante en mathématiques. Le motif de refus circulait. On ne savait pas encore par qui ni dans quelles conditions la pièce avait été sortie.
Lise a reconnu la formulation. Khellaf a demandé qu'on protège l'identité de la candidate et qu'on l'informe de la diffusion de ses données. Son dossier n'avait pas à devenir une étude de cas publique parce qu'il embarrassait Aurenne.
Sur le fond, l'objection restait. Des enseignants y voyaient la preuve qu'on privilégiait les compétences immédiatement exploitables. Un lieu nouveau pouvait se dire plus juste parce qu'il n'avait pas encore à accueillir tout le monde.
Lise a expliqué les places, les besoins actuels, la possibilité d'un réexamen. Elle s'est entendue utiliser le même langage que Masson. Les raisons demeuraient valables lorsqu'elles sortaient de sa bouche ; elles devenaient seulement plus difficiles à reprocher aux autres.
Quelqu'un a proposé d'étendre les règles d'Aurenne à la France entière. La préfète a demandé lesquelles. Le langage clair et les réponses motivées n'étaient pas des inventions sorties d'un bassin de Brest. Il fallait aussi donner aux services les moyens de tenir ce qu'on leur demandait.
— Vous n'avez pas envie de venir essayer ici ? a demandé Lise.
Delphine Roux a souri.
— J'ai déjà un endroit où essayer. Avec beaucoup de gens que je n'ai pas choisis.
Lise a cessé de prendre des notes. Elle n'avait pas posé cette question innocemment. Elle avait voulu rapprocher d'elle une femme dont l'objection lui plaisait, et l'avait invitée, presque aussitôt, à quitter ce qui donnait du poids à cette objection.
Les métiers humiliés
Les courriers ont suivi. Il y avait des colères préparées, des insultes, mais aussi des messages écrits tard, avec des fautes qu'on n'avait plus la force de corriger. Ils en ont lu un choix dans la salle des dossiers. Khellaf avait demandé qu'on ne retienne pas seulement les plus éloquents.
Un agent de préfecture disait qu'il irait plus vite, lui aussi, s'il pouvait choisir les dossiers dont la solution lui donnerait bonne conscience. Un infirmier de nuit demandait qu'on n'appelle pas justice trop tôt la faculté de sélectionner ses habitants. À l'hôpital, les gens entraient avec leur douleur, leur vieillesse, leurs retards de soins ; personne ne leur demandait ce qu'ils apporteraient au lieu.
Tardieu a lu une lettre des dockers de Saint-Nazaire. Ils avaient entendu parler de Samir et comprenaient son utilité. Ils ne comprenaient pas pourquoi le savoir des quais devait changer de pays pour devenir assez remarquable pour qu'on en parle.
Elle est restée un moment sur cette dernière phrase. Lise a pensé à toutes les fois où la directrice technique avait défendu devant un comité un investissement dans les machines sans connaître les hommes qui finiraient par contourner leurs défauts. Elle n'en savait pourtant pas assez sur elle pour lui attribuer cette faute-là. Elle l'a laissée lire.
Une classe de lycée professionnel avait écrit à Madame Aurenne. Les élèves apprenaient à être assez bons dans leur métier. Fallait-il attendre d'être exceptionnels pour aider ?
Lise a demandé qu'on leur réponde. Pas avec une promesse d'admission ni une invitation improvisée. Elle voulait reconnaître que leur travail comptait déjà, et dire ce qu'Aurenne ne savait pas encore leur proposer.
La réponse a été préparée au nom de la préfiguration, signée par Lise après relecture. Elle confirmait que l'enseignement ne serait pas pensé uniquement pour les enfants de futurs résidents. Les modalités restaient à construire et les élèves auraient un interlocuteur pour en demander des nouvelles. Vauclair a fait remarquer que cela créait une attente. Lise a répondu que la lettre en exprimait déjà une.
Une demi-heure après l'envoi, l'alarme des eaux usées a retenti sur la barge.
La pompe a été arrêtée. Une crépine encombrée retenait l'évacuation du module sanitaire ; du riz rincé dans un évier provisoire avait contribué au bouchon. Tardieu était à genoux devant la trappe. Julien tenait un seau, Camille apportait des gants, Nadège une serpillière.
Lise a demandé si elle pouvait aider.
— La lampe, a dit Tardieu. Ici, pas dans mes yeux.
Elle a éclairé. Sa main tremblait un peu. Tardieu lui a montré un rebord où poser le poignet, sans y mettre d'autre signification.
Le bouchon a cédé avec un bruit mou. Julien a incliné le seau trop tard, Camille l'a rattrapé, une eau grise a atteint la manche de Tardieu. Personne n'a parlé de la dignité des tâches modestes. Ils étaient trop occupés à empêcher le débordement.
Quand tout a été refermé, Julien s'est excusé pour le riz. Nadège a demandé une poubelle qui ne soit pas à l'autre bout du module. On l'a déplacée. Lise avait du mal à croire qu'une décision puisse encore être prise et accomplie dans le même quart d'heure.
Bons élèves
Une tribune a ensuite circulé parmi les cabinets avant sa publication. Un collectif de jeunes serviteurs de l'État voyait dans Aurenne une République redevenue exigeante. Les meilleurs agents pourraient y travailler quelques années, puis revenir transformer l'administration.
Lise a commencé par aimer le texte. Il décrivait des gens qui s'étaient appliqués toute leur vie et s'épuisaient à voir leurs efforts disparaître dans des arbitrages qu'ils ne comprenaient plus. Elle connaissait assez de travail empêché pour entendre leur désir.
Puis elle a remarqué que les personnes laissées derrière n'avaient presque aucune place dans ces pages. On reviendrait les aider, une fois mieux formé au milieu des autres excellents. Elles auraient surtout pour tâche d'attendre ce retour.
Les propositions d'accompagnement ont suivi la tribune. Des écoles demandaient des conférences, des cabinets des rendez-vous. Ségur a reçu deux appels d'anciens camarades. Il a refusé de leur promettre une place, puis défendu devant Lise leur sincérité.
— Certains ont essayé longtemps de changer les choses là où ils étaient.
— Et vous ?
Il a regardé son téléphone.
— J'ai participé à trop de décisions qu'ils critiquent pour les rejoindre sans commencer par répondre de ce que j'ai fait.
Lise n'a pas trouvé cette réponse suffisante pour le juger, ni assez habile pour la soupçonner tout entière. Elle l'a gardée avec le reste de ce qu'elle ne savait pas de lui.
Ils ont préparé une réponse à la tribune. Un service à Aurenne ne donnerait aucun titre moral supérieur à ceux qui continuaient ailleurs. Les départs de services fragiles devraient être accompagnés, les savoirs produits rendus utiles hors du périmètre. Rien de cela n'était accompli par le seul fait de l'écrire.
Tardieu a demandé qu'on prévoie qui travaillerait réellement à ce retour des connaissances. Masson a ajouté une tâche et une échéance. La réponse était devenue moins brillante que la tribune. Lise l'a approuvée ainsi.
Le pays qui reste
Marianne a appelé pendant qu'elle relisait la lettre aux lycéens.
— J'ai vu ton île.
— Ce n'est pas une île.
— Ton chantier entouré d'eau dont les habitants passent leur temps à dire ça.
Lise est sortie dans le couloir. Delaunay est resté à distance.
Au collège et parmi les connaissances de Marianne, les réactions se ressemblaient malgré leur opposition. Les uns se réjouissaient que les meilleurs puissent enfin échapper aux incapables. Les autres reprochaient aux meilleurs de se faire un pays en leur laissant les incapables.
— Dans les deux cas, quelqu'un finit par être un nul, a dit Marianne. Généralement quelqu'un qu'on n'a pas interrogé.
Lise a regardé la ligne de garde sur le quai.
Elle savait ce que sa sœur défendait : les élèves dont la lenteur n'était pas une provocation, les collègues médiocres un jour et indispensables le lendemain, les gens qui n'avaient pas appris à raconter leur valeur. Elle n'aimait pas assez tout le monde pour en faire un principe agréable. Marianne non plus. Elles avaient parlé assez souvent des parents insupportables et des réunions imbéciles pour le savoir.
— Je ne veux pas qu'ils se servent d'Aurenne pour mépriser ce qui reste.
— Alors commence par ne pas appeler ça ce qui reste.
Lise s'est tue. Sa sœur a changé de ton et demandé si elle avait parlé à Jeanne depuis l'apparition des images.
Pas encore.
— Fais-le avant qu'un journaliste lui demande si elle est fière de toi.
Lise a promis, puis appelé sa mère en quittant Marianne. Jeanne voulait surtout savoir pourquoi on montrait à la télévision un endroit où elle ne pouvait pas venir voir sa fille. Lise lui a expliqué le chantier, les conditions d'accès, les autorisations. Elle a fini par dire qu'elle allait demander comment organiser une visite.
— Tu vois, a répondu Jeanne. Tu peux encore demander.
Lise n'a pas su si elle devait entendre une consolation ou un reproche.
À son retour, Ségur avait posé une chemise intitulée France restante. Elle lui a raconté l'objection de Marianne. Il a changé le titre, puis conservé l'ancien sur la première page comme la trace d'une façon de penser qu'un remplacement ne suffisait pas à effacer.
Le dossier concernait les services publics, les métiers ordinaires, les territoires qui ne demandaient rien à Aurenne. Khellaf proposait que leurs intérêts soient entendus dans les décisions qui les toucheraient. Il faudrait trouver des interlocuteurs extérieurs, leur donner des informations, accepter qu'ils ne viennent pas seulement approuver.
Lise a regardé le travail à faire. Ce pays qu'elle avait surtout subi depuis Montoir ne se résumait pas aux hommes qui l'avaient empêchée de sortir. Il contenait aussi les institutions auxquelles Khellaf s'adressait, l'hôpital où l'infirmier de nuit retournait travailler, le collège de Marianne. Elle n'avait pas envie de lui rendre une gratitude générale. Elle avait moins envie encore de se bâtir contre lui une innocence facile.
Cette nuit-là, elle a rêvé d'une passerelle sans eau au-dessous. Des gens avançaient avec leurs papiers et leurs outils. Au bout se trouvait une table de cantine, rayée de coups de couteau. Quelqu'un leur demandait ce qui prouvait qu'ils comptaient.
Lise voulait leur expliquer qu'ils n'avaient pas besoin de répondre. Aucun son ne sortait de sa bouche. Elle s'est réveillée avant de savoir de quel côté de la table elle était assise.
Chapitre 22
L'injustice parfaite
Le garçon sans case
Yanis Azouzi attendait dans un ancien bureau des douanes. Seize ans, des baskets mouillées, une tablette fendue sur les genoux. Il avait laissé son sac entre ses pieds, de façon que personne ne puisse l'éloigner sous prétexte de dégager le passage.
Samira Bekkouche parlait bas avec sa compagne, Élise Ferreira. Aurenne avait besoin de Samira. Elle savait concevoir des circuits provisoires de traitement des eaux pour des lieux dont les habitants n'avaient pas le temps d'attendre un équipement définitif. Les recommandations étaient solides, les missions vérifiables.
Élise entrait dans le règlement comme conjointe. Yanis n'y entrait pas.
Il était le fils de la sœur morte d'Élise. Depuis neuf ans, les deux femmes l'élevaient : école, médecin, anniversaires, attente devant le gymnase, retours en colère. Son père était vivant et gardait des droits dont la vie quotidienne ne donnait presque aucun signe. Les démarches pour établir une autre autorité s'étaient perdues entre les obstacles, les reports et la crainte d'un conflit avec lui.
Le texte général d'Aurenne reconnaissait désormais des attaches dépassant l'état civil. L'annexe d'admission continuait pourtant à traiter la filiation ou une décision de justice comme les seules preuves suffisantes pour un mineur. Le principe nouveau avait traversé la réunion ; l'ancienne liste avait survécu dans le formulaire.
Masson avait signé : Résidence associée irrecevable en l'état. Absence de lien juridique opposable.
Khellaf avait demandé le réexamen immédiat.
Lise est arrivée avant la séance. Le rêve de la passerelle lui revenait devant les chaises du couloir. Elle aurait aimé qu'il lui donne une intuition utile, comme certains rêves de montage. Il ne lui donnait que la conscience pénible d'avoir déjà occupé la place de celle qui attend.
Samira a posé une chemise verte sur la table. Il y avait des certificats de scolarité, des adresses, des courriels du collège, une facture de lunettes, une licence de handball. Des photographies s'étaient glissées entre les papiers. Lise a vu Yanis endormi avec un chat contre le ventre avant de détourner les yeux.
Masson a expliqué qu'on ne pouvait pas transférer un mineur sur la seule déclaration d'un attachement. Il fallait connaître la situation de son père, les décisions existantes, les autorités à saisir. Khellaf a approuvé ce point et contesté le raccourci qui en avait été tiré : l'absence de titre ne permettait pas d'effacer neuf années de vie, ni de fermer le dossier sans rechercher la voie adaptée.
— Il se souvient de son fils quand il faut empêcher, a dit Samira. Beaucoup moins quand il faut venir.
Ce n'était pas une décision sur ses droits. C'était assez pour demander qu'on vérifie la situation autrement qu'en ajoutant une croix dans la colonne manquante.
Yanis est venu à la porte.
— Je peux parler ?
Samira a répondu non. Il l'a regardée, blessé, et Khellaf lui a expliqué qu'il pouvait être entendu s'il le souhaitait, avec un accompagnement et sans être obligé de raconter son intimité devant toute la table.
Il a voulu dire une seule chose.
Samira n'était pas sa mère dans les papiers. Dans sa vie, c'était elle qui venait quand le collège appelait et qui lui avait appris à couper l'eau sous l'évier. Elle connaissait les lunettes qu'il perdait, les choses qu'il aimait manger et les mensonges auxquels il avait recours pour ne pas aller quelque part.
Lise a vu Masson prendre une note.
— Arrêtez.
Il a levé son stylo.
— Il faut garder ce qui permet de comprendre sa demande.
Elle l'a regardé, puis le garçon. Sans trace, leur réunion pouvait se terminer en émotion sans conséquence. Avec la trace, le récit de Yanis devenait une pièce conservée par des inconnus. Il n'y avait pas une solution pure que Masson aurait refusé de voir.
Khellaf a proposé un résumé que Yanis pourrait relire, sans les détails personnels inutiles. Il a accepté.
Samira a rassemblé les photographies dans la chemise laissée sur la table.
— Si on le laisse dehors, je ne viens pas.
Lise s'en était doutée. Elle a détesté le soulagement qu'apportait cet ultimatum : une raison technique venait renforcer ce qui aurait dû compter sans elle.
Preuves d'amour
La grande salle étant occupée, ils ont repris le travail dans une pièce attenante au réfectoire. Khellaf a fait fermer la porte. Le groupe familial attendait ailleurs ; il n'était pas nécessaire que des agents venus déjeuner entendent l'histoire de Yanis.
Il fallait séparer l'admissibilité à une résidence associée et les conditions légales dans lesquelles le garçon pourrait la rejoindre. Aurenne pouvait corriger son règlement. Elle ne pouvait pas déléguer l'autorité parentale, décider à la place d'un juge ni rendre le père inexistant parce que son absence les révoltait.
Un conseil distinct, compétent en droit de la famille, examinerait avec Élise et Samira les pièces et la démarche auprès de l'autorité compétente. La parole de Yanis serait recueillie dans ce cadre. En attendant, aucune séparation ne leur serait imposée pour permettre à Samira de commencer plus vite son travail.
Lise a demandé ce qu'ils avaient réellement besoin de prouver pour leur propre décision. Les actes de prise en charge et la communauté de vie pouvaient être établis sans conserver les anniversaires ni les images de l'enfant endormi. Elle a posé les photographies dans une enveloppe destinée à leur être rendue.
Nadège a demandé qui vérifierait qu'on n'exigeait pas davantage d'une famille peu habituée aux dossiers que d'une autre sachant produire les bons mots.
Khellaf a proposé un second regard extérieur à l'admission, portant aussi sur les pièces demandées. La mesure ne réglerait pas chaque injustice ; elle créerait un interlocuteur qui n'avait pas besoin que la candidature aboutisse vite.
Ils ont accordé à Yanis l'admissibilité provisoire à une résidence associée. Les modalités d'installation demeuraient soumises à la vérification de sa situation juridique et aux démarches nécessaires. La famille pouvait rester réunie à terre pendant les entretiens ; personne ne ferait monter Samira en lui promettant de trouver une solution pour lui ensuite.
Quand ils sont revenus, Yanis a regardé sa tablette plutôt que la feuille. Élise a demandé une explication de la réserve, puis le nom de la personne qu'elle devrait joindre. Samira a gardé les photographies contre elle.
Tout le monde a paru respirer un peu mieux.
— Et ceux qui n'ont pas une Samira pour venir ici ? a demandé Nadège après leur départ.
Ils avaient corrigé une règle. Ils l'avaient fait pour un garçon accompagné par une adulte nécessaire, avec des preuves nombreuses et l'attention de Lise. Elle n'a pas su dire combien de temps un autre dossier aurait attendu.
La candidate évidente
Maëlle Drezen est arrivée deux jours plus tard avec des cartes roulées et de la vase sur le bas du pantalon. Ingénieure territoriale, elle connaissait les stations de relevage, les digues, les fossés disparus des plans les plus récents. Elle a déroulé la carte d'un littoral français et montré les endroits où le manque d'entretien avait fini par faire système.
Si une porte cédait, deux communes perdaient une route d'accès. Un pont créait un étranglement. L'école apparaissait sous un petit rectangle gris. Lise l'a regardé plus longtemps que les courbes de niveau.
Maëlle voulait travailler dans un endroit où ses alertes conduiraient à une décision. Elle savait qu'Aurenne n'en avait pas encore donné beaucoup de preuves. Elle avait envie d'essayer quand même.
Delphine Roux a appelé pendant l'entretien. Maëlle a accepté la mise sur haut-parleur. La préfète connaissait le dossier et n'a pas prétendu que son départ serait sans conséquence. Elle ne voulait pas davantage lui faire payer seule les insuffisances qui l'avaient épuisée.
— Nous sommes trois pour un travail qu'on avait prévu à neuf, a dit Maëlle. Si je reste, on continuera à tenir mal. Si je pars, cela se verra davantage.
Roux a confirmé le sous-effectif. Elle n'avait pas, dans l'immédiat, une personne à mettre à sa place.
Lise a écouté les deux femmes. Aurenne offrait à l'une ce que l'autre ne savait plus obtenir dans son propre département. Elle pouvait accueillir Maëlle par respect de son choix et aggraver une situation qu'elle prétendait vouloir réparer.
La décision a été ajournée jusqu'au soir. Ségur a négocié un départ différé de six mois, accompagné d'un financement de deux postes dans le service d'origine et d'une transmission des méthodes. L'engagement de financement devait être formalisé avec les autorités concernées ; les personnes restaient à recruter. Maëlle n'a pas laissé inscrire que son savoir serait remplacé à l'issue du délai comme une pièce usée.
Elle a accepté la transition. Roux a demandé des dates de suivi et envoyé ensuite une phrase sur le rachat moral du départ. C'était mieux que rien, écrivait-elle, et cela n'effaçait pas le problème.
Lise a laissé le message dans le dossier au lieu de l'ajouter à la collection des remarques qu'elle aimait citer. Les six mois pouvaient commencer à devenir une autre manière de faire attendre Maëlle. Il faudrait les surveiller aussi.
Ce soir-là, Samira, Élise et Yanis mangeaient à terre avant un nouvel entretien avec leur conseil. Maëlle téléphonait sous l'auvent, son tube à cartes contre l'épaule. Deux demandes avançaient parce qu'on avait besoin des femmes qui les portaient. Lise voyait cette ressemblance plus nettement que les différences entre leurs précautions.
La femme du guichet
Mireille Cordier est venue le lendemain avec un cabas noir et une tache d'encre sur le majeur. Cinquante-huit ans, plus de trente ans en préfecture. Elle avait travaillé aux cartes grises, aux associations, auprès d'étrangers, dans des commissions où l'on cherchait ce qu'une dette laissait encore d'une vie.
Sa demande avait été refusée. Le premier avis reconnaissait une expérience civique réelle, mais aucune fonction critique au stade actuel, et jugeait souhaitable son maintien dans le service d'origine.
— Je voulais entendre comment vous me le diriez, a-t-elle expliqué en s'asseyant.
On lui avait transmis trois dossiers anonymisés pour un avis extérieur. Cette consultation avait été demandée après sa lettre et avant qu'on réexamine sa résidence. Elle a posé ses remarques sur la table.
Dans le premier cas, certaines garanties réclamées contredisaient le motif annoncé. Elle conseillait de demander une explication au candidat avant de conclure à un mensonge. Dans le deuxième, le parcours dit incohérent suivait les horaires des enfants, d'un conjoint malade et des contrats courts. Les ruptures racontaient autre chose qu'un défaut de constance. Pour le troisième, elle ne savait pas. Elle n'avait trouvé aucune raison de faire semblant.
Masson lui a demandé si elle accepterait de rejoindre le comité d'admission.
— Vous venez de me refuser.
— Votre lecture nous serait utile.
— Elle l'était avant que vous m'entendiez dans cette salle.
Il a rougi. Lise a compris ce qui l'avait conduit à cette offre : il reconnaissait une compétence, il cherchait à corriger. Mireille avait pourtant raison de refuser que sa valeur commence au moment où ils en avaient besoin sous leurs yeux.
Ségur a proposé une mission extérieure, indépendante, avec un droit régulier de lecture des refus. Elle a voulu savoir qui choisirait les dossiers, si elle pourrait en demander d'autres, et ce qui arriverait lorsqu'elle contesterait publiquement leur politique sans dévoiler les situations personnelles.
Khellaf a noté ces questions comme les conditions d'une mission à négocier. Mireille n'avait toujours pas obtenu de réponse à sa demande de résidence.
Elle a regardé Lise.
— Samira entre parce que vous avez besoin de son travail. Pour son garçon, vous cherchez une voie. Pour Maëlle, vous financez une transition. Moi, vous m'expliquez qu'il est bon que je reste là où je suis. Peut-être que c'est vrai. C'est justement ce qui me met en colère.
Lise a proposé de demander une exception au comité.
Mireille a secoué la tête.
— Parce que je vous ai touchée ici ? Ceux qui ne savent pas faire cette scène auront quoi ?
Elle ne parlait pas de sa propre colère comme d'un talent. Elle aurait préféré ne pas avoir à venir la montrer.
Le comité n'a pas rendu de décision pendant l'entretien. Mireille devait prendre un train ; elle pouvait attendre jusqu'en fin de journée, pas davantage. Elle a serré la main de Nadège, puis celle de Khellaf. Devant Lise, elle a hésité avant de tendre la sienne.
Sa main était sèche, plus petite qu'elle ne l'avait imaginée.
La lettre propre
Ils ont travaillé la décision Cordier plus que les autres. Chaque version rendait le refus plus compréhensible sans le rendre plus supportable.
Le comité maintiendrait l'absence de résidence immédiate. Il proposait une mission de relecture indépendante, rémunérée, exercée depuis l'extérieur, avec accès aux décisions, possibilité d'alerte et protection des personnes dont elle examinerait les dossiers. Les conditions du temps libéré dans son service devraient être convenues : son indépendance n'exigeait pas qu'elle ajoute gratuitement ce travail à celui qu'elle faisait déjà.
Lise a demandé pourquoi cette réorganisation serait possible pour la mission et insuffisante pour un départ.
Masson a répondu sur l'ampleur, les besoins actuels, la durée. Elle n'a pas trouvé ses raisons absurdes. C'était devenu la partie la plus difficile du travail.
La lettre disait aussi qu'ils ne voulaient pas affaiblir davantage les services dont Aurenne prétendait apprendre. Khellaf a fait ajouter les possibilités de recours et de réexamen. Nadège a lu le tout sans rien proposer.
— C'est défendable, a dit Ségur.
Lise aurait voulu qu'un autre mot reste disponible. Elle ne voyait pas de manière d'admettre Mireille immédiatement qui ne fasse du pouvoir de convaincre cette salle un privilège supplémentaire. Elle a approuvé la décision avec les autres membres, puis signé la notification dans le rôle qui lui avait été confié pour cette phase. Ce n'était pas une décision personnelle de fondatrice ; elle y avait pourtant pris toute sa part.
Sa main n'a pas tremblé. Ce détail l'a troublée. Les décisions qu'elle redoutait pouvaient sortir aussi calmement que celles dont elle était fière.
Mireille a demandé la remise en main propre. Revenue avec son parapluie encore mouillé, elle a lu sans s'asseoir. Son doigt s'est arrêté sur les services à ne pas affaiblir.
— Je compte assez pour rester dehors.
Lise n'a pas corrigé. Elle aurait pu redire les moyens, le stade du projet, l'offre indépendante. Mireille venait de lire tout cela.
Elle a plié la feuille.
— J'accepte de travailler aux conditions de la mission. Je veux voir les dossiers que vous n'auriez pas choisi de me montrer.
Khellaf l'a confirmé.
— Mais je ne vous pardonne pas.
— Je ne vous le demande pas, a dit Lise.
Elle l'a regardée traverser le parking. Le parapluie se déformait sous le vent. Mireille l'a redressé d'un coup sec et continué vers la sortie. Elle avait encore un train, un service, des gens à recevoir. Leur refus ne suspendait rien pour elle.
Nadège s'est arrêtée près de la fenêtre.
— Vous allez faire quoi ?
Lise a regardé la table. Rien n'avait été bâclé. Ils avaient écouté, corrigé, prévu un recours, proposé une compensation. Elle ne pouvait pas attribuer ce qui restait injuste à un mot mal choisi ou à l'indifférence d'un autre.
Elle a pris une feuille pour noter ce qu'il faudrait changer pour les absents et les refusés. L'examen du dommage créé par une admission devait se faire avec ceux qui le subiraient, sans les réduire à l'employeur perdant un agent. Le refus devait être relu par quelqu'un qui n'avait aucun intérêt à le confirmer. La proximité avec une compétence recherchée ne devait pas devenir le seul moyen de faire reconnaître une vie.
Khellaf a proposé de mettre ces points à l'ordre du jour du contrôle indépendant. Rien n'entrerait en vigueur parce que Lise l'avait écrit au bord d'une fenêtre.
Dans le réfectoire, une assiette est tombée. Quelqu'un a ri, puis demandé un balai. Lise aurait voulu rejoindre ce petit désordre où l'on voyait au moins ce qui était cassé.
Elle est restée avec la lettre de Mireille.
Chapitre 23
Le test français
L'eau dans l'école
L'eau est remontée par les toilettes du collège. L'agent d'entretien a d'abord cherché un bouchon. Puis le vestiaire a commencé à se remplir, et la même eau brune est apparue sous une porte où aucun tuyau ne passait.
Depuis la veille, le collège Jean-Zay de Saint-Lormel accueillait les habitants de trois communes basses. Des lits occupaient le gymnase, des sacs les couloirs. Les enfants avaient trouvé du plaisir à cet usage imprévu de l'école. Au matin, la cour avait disparu et les adultes ne leur demandaient plus de parler moins fort.
La station des Grands Prés s'était arrêtée pendant la nuit. L'eau avait atteint le groupe électrogène. Une route était coupée, l'autre devenait difficile pour les ambulances. Au vieux pont, une poutre et des branchages retenaient le courant. Maëlle avait signalé depuis longtemps la combinaison de ces risques.
À la préfecture, Mireille Cordier était restée après son service. Elle tenait un cahier pour rapprocher les appels des informations qui arrivaient à la cellule de crise. Le logiciel suivait les opérations ; le cahier gardait les détails qu'on n'avait pas encore eu le temps d'y saisir, notamment les personnes dont deux interlocuteurs donnaient des nouvelles contradictoires.
Delphine Roux est arrivée avec les chiffres du collège : cent quarante-deux personnes, dont vingt-sept enfants, onze personnes âgées, quatre ayant besoin d'oxygène et une femme enceinte de huit mois. Les secours préparaient l'évacuation par les accès encore utilisables et par l'eau.
Mireille a demandé ce qu'avait prévu Maëlle si la station s'arrêtait en même temps que le pont retenait les embâcles. La préfète connaissait la réponse. Les réseaux enterrés pouvaient ramener l'eau dans les bâtiments les plus bas.
Elle a pris son téléphone pour joindre Brest.
La demande partirait par la sécurité civile. Les moyens ordinaires ne l'attendraient pas. Au collège, on avait déjà commencé à déplacer les personnes les plus vulnérables vers le point de sortie.
La carte qui avait raison
Maëlle était à Brest pour une séance de préparation de sa future mission. Les six mois de transition n'avaient pas disparu avec son admission différée ; son service restait le sien, et l'appel de Roux l'a trouvée avant qu'elle ait fini son café.
Elle a déroulé sa carte sur la table du réfectoire. Les endroits montrés au comité quelques jours plus tôt portaient maintenant les nouvelles reçues par téléphone. Station arrêtée. Route coupée. Collège en cours d'évacuation.
Il fallait faire parvenir du pompage lourd à la station et dégager progressivement l'obstacle au pont. Les accès disponibles ne supportaient pas les moyens de levage prévus pour ces charges. Une réduction suffisante du poids apparent permettrait peut-être de les transporter et de les poser autrement.
Tardieu a fait vérifier la disponibilité du cadre jaune et de deux montages déjà éprouvés. Ils conservaient une activité ; aucun nouveau sommeil ne serait demandé pour les préparer. On ne savait pas encore comment ils répondraient à l'humidité, aux chocs et aux changements d'appui sur place.
Moreau a interrogé Lise sur son état. Elle avait mieux dormi les dernières nuits, sans avoir récupéré. Il préférait qu'elle reste à Brest. Elle pouvait autoriser l'emploi des objets sans les accompagner.
— Nous pourrons appliquer les réglages connus, a dit Tardieu. Adapter le montage sur place, c'est autre chose.
Elle ne prétendait pas que Lise était indispensable à chaque opération. Si une modification exigeait son jugement, l'équipe devrait soit la consulter dans de mauvaises conditions, soit renoncer. La présence de Lise élargirait leurs possibilités ; elle augmentait aussi ce qu'ils lui demanderaient une fois arrivés.
Maëlle regardait l'heure. Elle avait mal supporté l'objection médicale. Elle s'en est excusée sans demander à Moreau de la retirer.
Ségur a reçu la demande formelle. Khellaf, jointe à distance, a travaillé sur les conditions déjà préparées pour le secours civil. Les équipes locales restaient responsables des opérations. Lise acceptait une présence limitée ; Moreau pourrait interrompre sa participation. Le matériel aurait ses propres conditions de mise en sécurité. On n'arracherait pas un module à une charge pour respecter une phrase sur l'arrêt immédiat.
Lise a demandé que l'accord exclue toute démonstration et toute promesse de disponibilité ultérieure. Elle avait entendu assez souvent le secours du berceau devenir un précédent.
Puis elle a dit qu'elle partait.
Elle pensait à Mireille, à la lettre pliée dans son manteau. Elle ne venait pas se faire pardonner le refus. Elle avait quelque chose qui pouvait aider l'endroit où cette femme continuait à travailler.
La route haute
Le convoi a rejoint la route d'accès encore reconnue par les secours. Le cadre jaune voyageait sous une bâche. Les montages avaient été enfermés dans leurs caisses, avec les protections ajoutées depuis les premiers essais.
Lise était avec Sorel et Delaunay ; Moreau les accompagnait. Dans un autre véhicule, Maëlle et Tardieu reprenaient les informations sur la station. Samira rejoindrait l'équipe technique. Nadège avait accepté d'aider à l'accueil des évacués, sous la coordination locale. Il ne suffisait pas de venir d'Aurenne pour se donner un rôle dans une inondation.
Le long de la route, Lise a vu des habitants transporter des sacs, des couvertures, des cages d'animaux. Une boulangerie était restée ouverte. Deux adolescents portaient des croquettes avec une gravité qui lui a serré la gorge. À leur âge, elle aurait peut-être eu honte d'une mission aussi petite au milieu des pompiers. Elle les a regardés jusqu'à ce que le virage les cache.
Là où l'eau coupait le bitume, le convoi s'est arrêté. On a reconnu le trajet restant, les appuis et les possibilités de repli. Le camion ne passerait pas. Les charges devraient être reprises à partir d'une zone stable.
Le capitaine des pompiers a reconnu Maëlle. Elle lui a demandé les évolutions depuis son dernier appel. Il ne lui a pas reproché de n'avoir pas réussi, avant la crue, à obtenir les travaux qu'il fallait maintenant remplacer par des opérations dangereuses.
Tardieu a refusé un premier emplacement trop mou. Maëlle en a proposé un second près d'un ouvrage maçonné, dont les appuis ont été examinés. Lise attendait avec le coffret. Elle retrouvait la honte du quai militaire : pendant que d'autres préparaient, elle pouvait donner l'impression d'être celle qui allait tout faire.
Au collège, l'évacuation se poursuivait. Une surveillante a autorisé une petite fille à emporter son cahier de poésie. Lise ne l'a su que le soir. Sur le moment, elle regardait les sangles du groupe de pompage et cherchait ce qui pourrait se mettre à bouger avant que les chiffres le disent.
Tenir trop peu
L'ensemble roulant a commencé à glisser de côté.
Le cadre allégeait la charge et son chariot. La pression sur les roues avait trop diminué ; le vent et la faible pente suffisaient à faire dériver l'ensemble malgré les dispositifs de guidage. Les hommes se sont éloignés. Tardieu a arrêté l'avancée.
Lise a demandé qu'on réduise progressivement l'effet jusqu'à retrouver un appui suffisant. Elle montrait les roues qui cessaient de tenir leur direction.
Bresson n'était pas sur place pour retrouver un repère dans les courbes. L'opérateur et Tardieu ont diminué le réglage par paliers. L'ensemble s'est chargé davantage, sans reprendre tout son poids. Le guidage a retrouvé une résistance utilisable.
Maëlle a fait reprendre le trajet au pas. Personne ne parlait de lévitation. La difficulté était de maintenir assez d'allègement pour passer et assez d'appui pour rester maître du déplacement.
Une femme est sortie d'une maison avec un sac de médicaments. Son mari refusait de partir avant d'avoir mis la chaudière en sécurité. Un pompier l'a prise à l'écart pour recueillir l'adresse et organiser l'intervention. Lise ne l'a pas interrompu. Ce cas ne faisait pas partie de ce qu'elle savait résoudre, et le secours continuait très bien sans qu'elle le comprenne entièrement.
Ils ont atteint la station dans l'après-midi. Samira a vérifié avec les agents locaux l'isolement des installations noyées avant de travailler. Elle et Maëlle ont retrouvé un regard absent du plan récent. Le groupe provisoire a été posé sur ses appuis, raccordé par l'équipe et mis en service sans dépendre du maintien de l'effet.
Rien n'a changé d'un seul coup. Après plusieurs minutes, les relevés ont cessé de monter aussi vite ; puis une première zone a commencé à baisser. Les secours ont conservé les évacuations prévues. Roux a confirmé le départ du Bas-Chemin malgré un élu qui voulait attendre de voir si la situation s'améliorait.
Il restait l'obstacle au pont. La poutre métallique avait dérivé d'un dépôt de chantier. Coincée contre les piles, elle retenait les branches ; l'enlever d'un coup risquait de libérer brutalement ce qui s'était accumulé derrière.
Tardieu a proposé de la soulager et de la faire pivoter sous traction contrôlée. L'engin communal tirerait depuis un appui vérifié. Les accès aval avaient été dégagés et surveillés. L'effet ne remplacerait ni le câble ni les moyens de tenir la pièce.
Lise a choisi un allègement faible. Tardieu aurait voulu davantage ; elle a demandé de commencer ainsi.
La poutre a résisté. Le courant frappait un sac plastique accroché à une cornière. Lise ne pouvait plus regarder autre chose que ce bleu agité, absurde au milieu de leur concentration. Puis la pièce a pivoté. L'eau a trouvé un passage plus large sans arracher d'un coup l'ensemble retenu.
Quelqu'un a crié que cela marchait. Lise a eu les genoux mous.
Moreau l'a prise par le bras et éloignée de quelques pas. Tardieu gardait la conduite de la manœuvre ; les prises mécaniques permettaient de ramener l'effet à zéro. Lise n'avait pas besoin de tenir debout pour finir ce que l'équipe était maintenant capable de sécuriser.
— Le collège, a-t-elle dit.
— Ils continuent l'évacuation.
Elle a écouté la radio. Une des personnes sous oxygène venait de quitter le bâtiment. Il n'y avait aucune bonne raison de demander son nom à cet instant. Cette nouvelle lui a suffi pour s'asseoir.
Ceux qui n'auraient jamais demandé
Le collège a été évacué avant la nuit. Des sacs avaient été perdus puis retrouvés, un enfant avait vomi dans une barque, un homme avait fait chercher la photographie de sa femme. Le principal pleurait derrière le local d'EPS lorsqu'on lui a rapporté une liste à vérifier. Il s'est essuyé le visage et l'a reprise.
Lise a vu une partie du bâtiment après l'évacuation, sur le trajet autorisé par les secours. Les affiches gondolaient. Une trousse rouge était restée sur un radiateur. Elle s'est arrêtée devant les toilettes, d'où l'eau ne remontait plus.
Mireille est arrivée avec Roux. Son cahier avait gonflé sous l'humidité. Il contenait des noms trouvés, des noms à rappeler et des personnes qu'on cherchait encore parce qu'elles n'avaient demandé aucune aide avant d'être bloquées.
Le bilan du collège ne comptait pas de mort. Deux personnes avaient été hospitalisées. On restait sans nouvelles d'une habitante du Bas-Chemin, peut-être partie chez sa sœur ; il fallait le vérifier. Une maison avait brûlé après un court-circuit. La station fonctionnait partiellement, le pont demeurait sous surveillance.
Nadège revenait du point d'accueil. Elle avait distribué des couvertures et demandé à un journaliste de ne pas filmer une femme en pleurs. Elle a écouté le bilan sans trouver de mot qui le résume.
Maëlle a annoncé que le pompage provisoire leur donnait quelques heures. Il faudrait ensuite réparer, remplacer, revenir aux travaux longtemps différés.
À la mairie, Vauclair a appelé Ségur. Le communiqué devait mentionner l'appui d'Aurenne à l'opération de sécurité civile. Lise a demandé qu'on nomme les équipes qui avaient trouvé les accès, les vannes, les habitants sans voiture. Elle ne contestait pas la formule de soutien technique ; elle voulait que le texte ne s'arrête pas au nom nouveau qui attirerait les titres.
Mireille a accepté de participer à la rédaction avec les responsables locaux. Elle n'était pas la plume de Lise. Elle avait les éléments qu'on oublierait facilement.
Le texte décrivait les services de secours, les agents communaux, les équipes techniques, la préfecture et l'appui limité d'Aurenne. Il précisait ce que l'intervention avait permis, sans lui attribuer toute l'évacuation. Les suites prévues pour les habitants seraient assorties d'interlocuteurs. Mireille a maintenu cette partie malgré sa banalité : ils auraient besoin de savoir à qui réclamer après le départ des caméras.
Plus tard, Samira s'est assoupie sur une chaise. Élise et Yanis, restés au point d'accueil à l'écart des opérations, l'avaient rejointe. Le garçon tenait une tasse de soupe pour elle. Il avait demandé plusieurs fois à aider ; il avait surtout dû attendre, avec la colère et la peur de voir repartir celle qui venait de revenir.
Lise regardait le cadre jaune couvert de boue. Ségur lui a parlé des demandes qui suivraient. Elles arriveraient avant qu'ils aient terminé l'analyse de celle-ci.
Elle a demandé un bloc et écrit que le secours ne pourrait être réservé aux personnes ou aux territoires capables de se présenter comme exemplaires. Il faudrait partir du danger et des moyens utiles, avec ceux qui agissaient déjà sur place.
Ségur a lu. Un tel principe les engagerait loin.
Lise le savait mieux qu'au départ. Elle n'avait pas soulagé la France de ses retards ; ils avaient aidé, pendant quelques heures, des gens qui les avaient beaucoup aidés en retour.
Une sirène s'est éloignée vers une autre rue. Elle a fermé les yeux. Quelqu'un continuait à travailler, et cette fois ce n'était pas une demande qui lui était adressée.
Chapitre 24
Ce qui retient le monde
Les caisses sales
Le convoi est revenu avant l'aube. Devant le hangar, les essuie-glaces ont continué quelques secondes après l'arrêt du moteur. Lise ne bougeait pas. Elle avait dormi par à-coups contre la vitre et se réveillait encore avec l'impression qu'une radio allait lui demander quelque chose.
Tardieu a fait ouvrir la bâche. Le cadre jaune était couvert de boue, une cordelette bleue pendait à une poignée, un boîtier portait une rayure.
— Les photos avant le nettoyage.
Le technicien a reposé son chiffon. Tardieu voulait garder les traces de ce que les essais du bassin ne leur avaient pas appris : l'eau entrée par un joint, les chocs, les dépôts, les appuis réels. Elle avait une coupure à la main et un plaisir visible à regarder ce matériel sale. Lise comprenait ce plaisir. Elle aurait aimé rester près des caisses jusqu'à ce qu'il fasse jour.
Moreau lui a proposé l'infirmerie. Elle a demandé dix minutes devant les modules.
— Vous pourrez les voir après le bilan.
Elle l'a suivi. Ses bottes ont laissé des marques brunes sur le sol propre ; elle n'a pas eu la force de s'en excuser.
Après l'examen, le médecin a comparé les mesures aux relevés précédents. Certaines valeurs étaient revenues dans une plage qui ne suffisait pas à le rassurer. La fatigue, les vertiges, les troubles qu'elle décrivait et le manque de sommeil demandaient une appréciation d'ensemble. Il ne prétendait pas lire dans un pouls le prix biologique d'un phénomène qu'ils comprenaient à peine.
— Si les chiffres sont bons, pourquoi vous faites cette tête ?
— Parce qu'ils ne disent pas tout ce que vous venez de me raconter.
Elle avait froid, mais le mot lui paraissait trop simple pour les frissons qui revenaient dès qu'elle essayait de se détendre. Elle a accepté la couverture et les vêtements secs.
Plus tard, Tardieu lui a apporté les photographies. Les prélèvements et les contrôles commençaient. Un joint avait travaillé autrement que prévu ; la protection ajoutée autour d'un coffret avait tenu. Ils ne savaient pas encore si les variations venaient de l'environnement, de l'état des montages ou d'autre chose.
— Vous êtes heureuse, a dit Lise.
Tardieu a regardé sa main coupée.
— De certaines choses, oui.
Elle n'a pas transformé le secours en une excellente journée d'essais. Lise a apprécié la retenue, puis regretté de devoir encore la remarquer.
Ségur a frappé. Paris demandait un point de situation et préparait déjà des textes. Lise a voulu les voir. Moreau lui a rappelé qu'elle n'avait pas récupéré et proposé de faire passer les questions par Khellaf.
Elle a accepté un examen bref du premier document, avec une fin fixée. Elle savait très bien pourquoi il tenait à cette limite. Elle avait de plus en plus de mal à reconnaître le moment où sa propre volonté commençait à l'abîmer.
Le papier propre
La première version qualifiait l'intervention de maîtrisée. Lise a montré le mot à Tardieu.
— Ils ont vu l'ensemble glisser ?
— Pas encore les images détaillées.
Plus bas, une démonstration de continuité opérationnelle s'appuyait sur ce qui, la veille, avait surtout consisté à interrompre, reprendre un réglage et laisser les secours locaux décider. Le texte préparé à la mairie était joint au dossier. Une autre rédaction l'avait déjà recouvert.
Ségur a fait distinguer le communiqué public du retour technique provisoire. Les deux devaient rester exacts. Khellaf a demandé que la maîtrise ne soit pas présentée comme acquise avant l'analyse des incidents. Une opération de secours ne donnait pas à l'avance l'autorisation de répéter la même manœuvre ailleurs.
Vauclair voulait éviter qu'on raconte soit le sauvetage de la France par Aurenne, soit la capture d'Aurenne par l'État. Nadège, arrivée avec les affaires sèches de Lise, a demandé où passaient les gens qui avaient pompé l'eau pendant qu'on évitait ces deux récits.
Il a demandé une rédaction qui leur fasse une place précise. Ségur a repris le texte local. Il existait déjà ; ils n'avaient pas besoin de recommencer le secours dans la grammaire d'un ministère.
Lise regardait les deux feuilles. Elle avait cru qu'il suffirait, à Saint-Lormel, de faire écrire ce qui s'était passé. Les formulations se multipliaient ensuite, chacune défendable dans son bureau, jusqu'à rendre presque méconnaissable la part des personnes présentes.
Elle voulait des moyens consacrés à répondre au-dehors, pas seulement le droit d'accepter une nouvelle exception lorsqu'elle aurait encore assez de force pour la négocier.
Khellaf a noté la question pour la suite. Moreau a rappelé l'heure. Cette fois, Lise a posé elle-même les feuilles. Il n'a pas eu à les lui retirer.
Elle s'est allongée. Les autres pouvaient continuer sur les corrections déjà établies ; aucune nouvelle obligation ne serait réputée acceptée pendant son repos. La phrase avait été confirmée, et elle a décidé de la croire pour deux heures.
Elle a pensé au module rayé dans sa caisse. Elle aimerait revoir la trace après le nettoyage. Il y avait quelque chose de reposant à attendre une information aussi petite, qui ne demandait pas encore ce qu'il faudrait faire du monde.
Demandes
Après Saint-Lormel, on n'écrivait plus seulement pour entrer à Aurenne. On demandait qu'elle sorte.
Les urgences étaient transmises sans attendre sa présence au groupe d'examen provisoire et aux interlocuteurs de secours compétents. À son réveil, Lise a demandé à comprendre les premiers dossiers. Elle s'est installée dans un coin de l'atelier, près des caisses ouvertes, pendant que Tardieu poursuivait les contrôles.
Un hôpital français devait poser un groupe électrogène provisoire sur un accès dont la charge admissible limitait le passage. Le déplacement de deux enfants intubés présentait des risques. Une équipe avait été chargée de vérifier les besoins avec l'établissement et les moyens ordinaires mobilisables.
Dans une vallée italienne, un glissement de terrain avait coupé la route d'un hameau. Vingt-sept personnes, dont une femme qui dépendait de séances de dialyse, attendaient une solution. Le maire avait écrit ; un voisin avait joint une traduction maladroite. La phrase qui disait qu'ils n'étaient pas importants mais très bloqués a retenu Lise plus longtemps que le plan.
Le message de la Cordillère venait d'arriver. Une entreprise minière signalait trois personnes prises dans une galerie. Son cabinet d'avocats londonien parlait de confidentialité et de responsabilité avant de donner des nouvelles des secours. L'annexe mal numérisée nommait Mateo Álvarez, Rocío Mena et Luis Ibarra. Une quatrième ligne avait été coupée. On distinguait un fragment de prénom et la mention d'une ancienne galerie.
Nadège a commencé par dire qu'on ne pouvait pas aider une entreprise qui présentait les choses ainsi.
Sorel lui a montré les noms.
— Je veux savoir dans quel état ils sont.
Delaunay avait déjà demandé un contact direct avec les secours locaux et les autorités du pays. Ils ne confieraient pas la vérification des vies menacées à la seule entreprise. Les trois personnes étaient signalées vivantes ; leur position exacte et les possibilités d'accès restaient à confirmer. La ligne coupée faisait l'objet d'une question séparée.
Mireille suivait la réunion depuis sa préfecture. Elle n'avait pas quitté les suites de l'inondation pour venir commenter des demandes à Brest. Elle a proposé de distinguer les urgences mal formulées des dossiers simplement incomplets. Une lettre médiocre pouvait cacher un danger immédiat. Une lettre excellente pouvait surtout chercher une priorité.
Le quatrième message venait justement d'un préfet demandant une étude avant une prochaine crue. Lise a trouvé légitime qu'il anticipe. Elle a demandé comment parviendraient les besoins des autres ponts, ceux pour lesquels personne n'avait encore trouvé le bon contact.
Sorel a rappelé leurs moyens : peu de montages actifs, une fiabilité imparfaite, des équipes encore insuffisantes. Lise ne pouvait pas devenir la permanence téléphonique chargée d'autoriser la souffrance du monde.
Tardieu est venue avec la photographie du joint endommagé. Elle demandait un atelier de secours : des cadres adaptés aux matériels locaux, des protections éprouvées contre l'eau et les chocs, des notices utilisables par les équipes formées, une maintenance et des réserves. Certaines choses étaient à leur portée dès maintenant. D'autres dépendraient de résultats qu'elle ne pouvait pas promettre.
Moreau a demandé qu'on inscrive les limites de participation de Lise parmi ces moyens réels. Il ne suffisait pas qu'elle soit encore capable de dire oui pour que chaque oui puisse devenir une durée de travail disponible.
Elle l'a écouté sans protester. Ce qui lui faisait peur n'était plus seulement qu'on la prenne. Elle pouvait se donner elle-même jusqu'au point où personne n'aurait besoin de la contraindre.
La part écrite
Lise a proposé une part commune : une fraction des ressources d'Aurenne affectée à des secours extérieurs, indépendante de l'utilité des bénéficiaires pour le projet. Des moyens, de l'argent, de la formation, du temps d'équipe. Les nuits qu'elle consentirait à consacrer à une opération ne seraient jamais inscrites comme une réserve acquise.
Vauclair a objecté qu'on créait une attente mondiale avec une puissance encore très faible. Chaque refus serait interprété comme un choix politique. Chaque intervention donnerait à d'autres une raison de réclamer la même chose.
— C'est déjà en train d'arriver, a dit Ségur.
Il a proposé une obligation d'examen, assortie de moyens identifiés, plutôt qu'une promesse automatique de secours. Le montant et la disponibilité réelle devraient être suivis ; le nom généreux ne remplacerait pas l'affectation des ressources.
Ils ont travaillé dans l'atelier. Lise s'est reposée par moments dans un fauteuil apporté près de la porte, loin des postes où l'on nettoyait les pièces. Elle entendait les essais de pompe et la discussion, mais pouvait fermer les yeux sans qu'on lui demande de penser à un objet.
Le groupe provisoire réunirait des compétences techniques, médicales et juridiques, un regard extérieur sur les demandes et, chaque fois que possible, un interlocuteur local. Il devait pouvoir instruire un dossier sans que Lise lui serve de décisionnaire obligatoire. Sa participation resterait une question distincte, soumise à son accord actuel.
La gravité du danger, les moyens ordinaires disponibles à temps, la possibilité d'un bénéfice concret et le risque ajouté par le procédé serviraient à décider. Les demandes mal traduites ou arrivées par un mauvais canal ne seraient pas écartées pour cette seule raison.
Maëlle, restée à Saint-Lormel, a demandé qu'on sache examiner une menace avant qu'elle remplisse parfaitement la catégorie d'urgence. Le groupe pourrait signaler des besoins de prévention ; il ne possédait pas les moyens d'y répondre seul. Il lui faudrait travailler avec les services déjà responsables des lieux.
Vauclair voulait réserver les interventions aux territoires liés par un accord préalable. Khellaf a distingué l'éligibilité à l'examen et l'autorisation d'opérer. L'absence d'un traité avec Aurenne n'interdirait pas d'examiner une détresse. Une mission à l'étranger exigerait toutefois les consentements et arrangements nécessaires avec le pays concerné. La clause ne donnait à personne le droit d'entrer où il voulait sous prétexte d'aider.
Lise a approuvé cette distinction. Elle savait ce que devenait une protection quand l'autre n'avait plus besoin de la demander.
Le secours serait attribué aux équipes locales dans les comptes rendus comme dans les annonces. Aucun bénéficiaire ne devrait céder un avantage commercial ou politique pour être considéré. Les usages du matériel fourni resteraient limités à l'opération autorisée et contrôlés ensuite.
Mireille a demandé qui pourrait contester un refus. Le rôle indépendant qu'elle négociait inclurait cette lecture, mais ne reposerait pas uniquement sur elle. Sa colère contre leur décision de résidence ne la rendait pas disponible à toute heure pour réparer les autres décisions.
Dans le même temps, les vérifications de la mine continuaient. Les contacts directs confirmaient l'urgence et la difficulté d'atteindre trois personnes. La quatrième ligne n'était toujours pas expliquée. Lise a vu Sorel noter la question sur une feuille distincte afin qu'elle ne disparaisse pas dans le travail sur la clause.
Vauclair a demandé qu'on lui transmette le projet de part commune pour l'arbitrage et les engagements nécessaires. La rédaction pouvait être adoptée comme règle de la préfiguration ; les ressources nouvelles demandaient encore des décisions effectives.
Lise a regardé les caisses. Elle aurait aimé signer assez fort pour que les moyens existent. Elle savait maintenant que ce désir-là ressemblait à celui des gens qui lui avaient montré des enfants sous une dalle miniature.
La chose qui tient
Le soir, elle est retournée dans sa chambre. Avec Moreau et Khellaf, elle avait convenu de ne plus participer aux réunions avant le lendemain. Nadège avait collé sur la porte un papier demandant qu'on laisse le téléphone de travail au bureau de permanence. Delaunay s'y est tenu. Aucun document prétendument sans urgence n'est venu rejoindre son oreiller.
Marianne a appelé sur la ligne familiale.
Jeanne avait vu des images de Saint-Lormel, des bottes, une mairie, des pompiers. Elle voulait savoir si sa fille était dans cette boue. Marianne lui avait répondu que c'était probable.
— Elle est fâchée ?
— Elle fait de la soupe depuis ce matin.
Lise a ri. Elle imaginait les casseroles, les portions prévues pour quelqu'un qui ne viendrait pas, puis les boîtes qu'on remplirait en refusant d'y voir autre chose qu'une précaution domestique.
— Dis-lui que je vais bien.
— Je lui dirai que tu es rentrée et que tu te reposes. Le reste, tu lui dis toi-même.
Sa sœur a parlé d'une femme interviewée devant le collège. Elle remerciait un pompier d'avoir retrouvé les médicaments de son mari. Le plateau de télévision était passé très vite à la question d'Aurenne.
— Elle racontait ce qui lui était arrivé, a dit Marianne. Ils avaient l'air d'attendre autre chose.
Lise connaissait cette attente. Elle l'avait parfois éprouvée elle-même, devant un témoignage qui ne venait pas éclairer le sens qu'elle cherchait.
Sa sœur lui a demandé si elle rentrerait. Elle ne parlait pas du lendemain. Lise a laissé passer un silence trop long.
— Je ne sais pas encore comment.
— Ne fais pas un endroit qui t'en empêche davantage.
Jeanne a pris ensuite le téléphone. Elle a parlé de manger chaud, de dormir, puis demandé si les autres trouvaient normal qu'elle ne voie plus sa fille. Lise a promis de reprendre l'organisation de la visite après le repos. Il lui a coûté de dire encore après.
Quand elle a raccroché, elle est restée allongée. La part commune ne la délivrerait pas de choisir. Elle lui donnerait des compagnons pour instruire les demandes et des moyens à défendre, sans faire de son corps la réponse préparée à chacune.
Elle a fini par ouvrir le carnet noir, de sa propre initiative. Elle ne relisait pas un document arrivé sous sa porte. Elle avait envie de dessiner.
Deux arcs sont venus, puis une ouverture qu'elle n'a pas fermée. Elle cherchait une pièce capable de se fixer à un appui existant et de partager l'effort avec lui. Un crochet, peut-être. Elle pensait au groupe de pompage qu'il avait fallu laisser peser assez pour le guider, à la poutre tenue par un engin communal, aux gestes des autres autour du cadre jaune.
La forme ne promettait pas de remplacer ces gestes. Elle avait besoin d'eux.
Lise a posé le stylo. Elle aurait pu travailler encore ; le plaisir était revenu avec la fatigue, et il n'était pas nécessaire de les confondre pour les reconnaître ensemble.
Elle a éteint. L'ouverture dessinée restait dans sa tête, inachevée. Pour une fois, cela ne lui a pas paru un ordre de se relever.
Chapitre 25
Le prix de la levée
Le crochet ouvert
Avant l'aube, Lise a rêvé d'une main qu'elle n'arrivait pas à refermer. Chaque fois que les doigts se rejoignaient, la charge lui revenait tout entière. Elle a essayé de les laisser ouverts. Quelqu'un, de l'autre côté, tenait aussi.
Elle s'est réveillée avec les draps enroulés autour des jambes. Le carnet avait glissé au sol. En se penchant pour le ramasser, elle a eu mal aux côtes et attendu que la douleur passe. Elle a appelé, puis regretté aussitôt de l'avoir fait : Moreau voudrait savoir pourquoi elle était déjà debout.
Delaunay est venu. Elle lui a demandé de prévenir Tardieu et le médecin, dans cet ordre. Il a dit qu'il pouvait très bien les appeler tous les deux.
Elle a repris les arcs de la veille. Une ouverture restait dans la cage. L'idée était moins vaste que les formes qui lui avaient parfois donné le vertige : l'effet devait partager une charge avec un appui existant. Le montage ne saurait pas terminer seul ce qu'on lui demandait.
Tardieu a regardé le dessin sans le prendre.
— Vous pensez à un palan ?
— À quelque chose qu'on pourrait ajouter au travail d'un palan. D'un vérin. Sans tout lui retirer.
Elle avait encore du mal à faire suivre les mots. Tardieu lui a demandé de montrer les points de fixation, puis ce qu'elle supposait de leur comportement si un appui bougeait. Le dessin ne répondait pas à tout. Elles ont marqué les questions au lieu de les recouvrir d'un beau nom.
Moreau a demandé combien de temps elle avait dormi. Deux heures environ. Il ne voulait pas qu'on reprenne une nuit comme celles qui l'avaient amenée à l'infirmerie. Sorel, arrivée après lui, a proposé qu'on laisse les techniciens étudier la forme pendant que Lise se reposait.
Le dossier de la mine continuait à évoluer. Les secours avaient atteint une galerie latérale. Ils communiquaient avec les trois personnes identifiées, mais une traverse s'était déplacée. Les moyens de soutènement disponibles ne permettaient pas encore l'extraction. Les équipes sur place maintenaient leurs opérations ; personne n'attendait qu'Aurenne invente une solution.
Lise a demandé des nouvelles de la ligne coupée.
On n'avait pas de réponse.
Elle a regardé le crochet. Elle ne pouvait pas le donner comme la solution qu'ils attendaient. Elle pouvait accepter qu'on essaie de le fabriquer et, si les premiers résultats le justifiaient, examiner les conditions d'une séance limitée. Moreau a demandé qu'on ne confonde pas cet accord d'étude avec celui de la séance.
— Je vous répondrai séparément, a-t-elle dit.
Il l'a crue assez pour la laisser se recoucher, pas assez pour quitter l'infirmerie sans transmettre ses consignes.
Tardieu a emporté une copie du dessin. Le carnet est resté près du lit.
Celle qu'on n'avait pas nommée
Il a fallu onze heures pour obtenir un exemplaire dont les essais permettaient d'envisager un départ. Le premier noyau chauffait, le deuxième ne répondait pas correctement à l'arrêt, le troisième avait rendu une charge trop brusquement. On a changé des pièces, limité les sollicitations, repris les protections. Le crochet obtenu restait un prototype. Les échecs figuraient sur la fiche qui l'accompagnait.
Lise dormait dans une pièce voisine pendant une partie du travail. Elle se réveillait, répondait à une question, se rendormait. Il n'y avait pas de dette entre chacun de ces sommeils et un résultat attendu dans l'atelier.
Le groupe de part commune avait commencé l'examen réel de la demande. Les interlocuteurs du pays concerné confirmaient la situation des trois personnes. Les familles et l'organisation syndicale apportaient des informations que le cabinet de l'entreprise n'avait pas transmises. Sorel avait demandé l'aide d'un ingénieur minier indépendant, Yves Garrec.
Garrec a rapproché les plans et une vidéo prise par les secours. Sur une plaque apparaissaient quelques lettres. Il a fait revenir l'image.
Niveau sept. Galerie des pompes.
Le plan fourni par l'entreprise indiquait cet accès muré depuis huit ans.
Une erreur, une réouverture, un passage maintenu hors déclaration : Garrec ne savait pas encore. Il demandait les plans antérieurs et l'avis des personnes qui connaissaient réellement la galerie. Mireille, à distance, a rappelé la quatrième ligne de l'annexe.
Le cabinet londonien a répondu qu'aucun personnel supplémentaire n'était reconnu présent dans la zone. Khellaf a fait traduire la phrase exactement. Elle ne disait pas qu'on avait retrouvé tout le monde. Elle disait qui l'entreprise acceptait de compter.
Ana Rivas a pris la liaison depuis un local près du poste de secours. Elle faisait circuler les nouvelles entre les familles, les mineurs sortis et les sauveteurs. Elle a confirmé Mateo Álvarez, foreur, Rocío Mena, géologue, et Luis Ibarra, électricien.
Puis elle a dit qu'on cherchait aussi Marina.
Marina Choque, vingt-quatre ans, aide-topographe d'un sous-traitant local. Elle était descendue avec Rocío pour vérifier une venue d'eau dans l'ancienne galerie des pompes. Son nom n'apparaissait pas sur le registre transmis. Sa sœur attendait au poste de secours.
On a inscrit les quatre noms au même niveau. Mateo avait cinquante-deux ans et deux fils adultes. Rocío avait trente-quatre ans ; sa mère avait été jointe. Luis avait vingt-sept ans et sa compagne était enceinte. Il ne fallait pas ces détails pour qu'ils méritent de sortir. Ils rendaient seulement plus difficile de parler d'eux comme d'une charge indistincte sous la montagne.
Lise a écouté depuis son lit. Moreau lui a rappelé qu'elle n'avait pas encore accepté la séance. Elle a demandé qu'on lui laisse le temps de comprendre ce que le prototype pourrait faire sans elle.
L'assistance serait conduite par les secours locaux, avec un technicien d'Aurenne et l'accord explicite du pays. La France faciliterait l'acheminement et les arrangements nécessaires. Le matériel resterait affecté à l'opération ; l'entreprise ne l'acquerrait pas en demandant de l'aide.
Khellaf a refusé la clause qui aurait fait d'une information mensongère le motif automatique d'un arrêt du secours. Une omission pouvait exiger de modifier ou de suspendre une manœuvre devenue dangereuse. Elle ne pouvait pas devenir une punition infligée aux personnes coincées. Les informations seraient vérifiées hors de l'entreprise, les responsabilités recherchées ensuite.
Nadège a demandé qu'on garde une phrase simple : personne ne serait exclu du secours parce que son nom dérangeait le registre.
Le crochet est parti dans une caisse grise marquée PC-01. Part commune, premier exemplaire. Lise connaissait les raisons d'identifier un objet. Ce numéro-ci ne promettait pas qu'elle en produirait cent autres.
L'acheminement a pris près d'une journée, par les moyens aériens puis terrestres organisés avec le pays. Pendant ce temps, les équipes de la mine ont continué leurs approches et leurs consolidations. Des nouvelles des personnes bloquées arrivaient, parfois espacées assez longtemps pour rendre l'attente insupportable. Le crochet n'a pas traversé la distance à la vitesse d'un message.
À Brest, Lise a dormi et mangé. Elle a pu reprendre avec Moreau et Khellaf les limites de la séance prévue après l'arrivée. Elle l'a acceptée sans promettre de tenir jusqu'à l'extraction.
La nuit limitée
Le technicien a confirmé la réception de la caisse en fin de journée, à l'heure française. Il avait vérifié l'objet et préparé l'essai avec les responsables locaux. Tardieu et Garrec suivraient les mesures depuis l'atelier de Brest. Une interprète assurerait les échanges ; on ne confierait pas les consignes au vocabulaire espagnol appris à la hâte par un technicien.
Près du lit, Moreau a demandé à Lise de signaler les sensations qu'elle lui avait décrites : ne plus bien sentir ses mains, se croire éloignée de la pièce, comprendre une question sans arriver à y répondre. Ils avaient parfois appelé cela une perte de bord. Il voulait qu'elle reconnaisse ce que les mots désignaient avant que l'expérience les rende de nouveau abstraits.
Elle pourrait arrêter. Lui aussi, si son état l'exigeait. La fin de sa séance ne serait pas confondue avec la mise hors service immédiate d'un objet pris dans une manœuvre. Les appuis locaux devaient pouvoir reprendre l'effort et les sauveteurs garder la conduite de leur sécurité.
Sorel s'est assise près du lit. Elle avait cessé de répéter que ce n'était pas Lise contre les quatre vies. Elle le savait, elle aussi, jusqu'au moment où les images arrivaient.
Sur l'écran de liaison, Garrec a repéré deux traits de craie et un cercle près d'un coude plus sombre. Un ancien mineur les a reconnus comme le repère d'un passage fermé. Fermé sur les plans, a précisé Ana en relayant sa réponse. Les personnes présentes ne racontaient pas toutes la même histoire de cette fermeture.
Le cabinet de l'entreprise maintenait son registre. Vauclair a demandé ce que cette contradiction changeait à l'accord. Khellaf a répondu que la vérification se poursuivait et que l'omission d'une personne n'autorisait pas à l'abandonner. Les secours locaux avaient étendu leurs recherches au passage signalé. Toute nouvelle manœuvre restait à valider par ceux qui étaient sur place.
Lise a fermé les yeux.
Le sommeil est venu avec des fragments d'images déjà vues : l'eau de Saint-Lormel, puis la poussière rouge de la vidéo. Elle ne découvrait pas la mine à distance. Son rêve essayait de construire un lieu avec un plan incertain, les voix traduites et le faisceau tremblant d'une caméra.
La traverse lui est apparue trop près. Elle a retrouvé la tentation ancienne de prendre toute la masse, de faire disparaître l'effort des mains autour. Cette facilité ressentie ne disait rien du prix qu'elle aurait à payer. Elle avait presque commencé lorsqu'elle a entendu Moreau prononcer son nom.
Elle savait qu'il était près du lit. Elle n'arrivait pas à le lui dire. Sa main a bougé ; Moreau a répété son nom et lui a demandé d'ouvrir les yeux. Elle a repris assez nettement contact pour répondre où elle était. La séance a été interrompue quelques minutes. Dans la mine, l'équipe gardait les appuis sans compter sur une augmentation de l'effet.
Lise a dit qu'elle avait cherché trop grand. Elle voulait revenir à la charge partagée, à la petite ouverture du dessin. Moreau a réévalué son état et fixé une reprise plus courte, avec un arrêt au premier signe semblable. Elle a confirmé cette limite. Sorel n'a pas ajouté d'encouragement.
Cette fois, le crochet a répondu faiblement. Les mesures locales l'ont montré avant que quiconque cherche à interpréter le rêve. Les vérins ont repris une partie de l'effort ; un sauveteur a demandé de maintenir, un autre de vérifier l'appui inférieur. Le montage ne leur avait pas ouvert une galerie. Il leur donnait une marge pour travailler.
Puis la réponse est devenue instable.
Garrec a comparé l'orientation avec la vidéo. Il soupçonnait un problème d'axe, pas seulement de charge. Au même moment, des coups sont arrivés par une conduite : trois, une pause, deux. Ana a fait répéter et relayé la réponse des mineurs qui connaissaient les lieux. Cela ne venait pas de la position de Mateo. On frappait dans l'ancienne galerie.
Le cercle de craie a repris sa place sur l'écran.
Les sauveteurs ont étudié un déplacement d'environ vingt centimètres du crochet et l'ajout d'un vérin bas. Ils ne pouvaient pas bouger la pièce tant que ses appuis n'étaient pas repris. Tardieu a attendu leur confirmation au lieu de leur envoyer un ordre depuis Brest.
Moreau regardait Lise. Elle répondait encore, mais les mots devenaient plus lents. Il a annoncé l'arrêt de sa participation dans deux minutes au plus, plus tôt si nécessaire.
— Pas encore, a dit Sorel.
Le médecin s'est tourné vers elle. Elle a vu son propre geste, cette demande venue exactement de l'endroit contre lequel elle avait aidé Lise à se défendre.
— Pardon. J'ai entendu.
Dans le demi-sommeil, Lise reconnaissait leurs voix sans retrouver tous les visages. Une pensée de la cuisine de Jeanne lui est venue, avec un bol posé trop près du bord de la table. Elle a voulu le pousser, puis ouvert les yeux.
— Ce n'est pas moi qui dois finir.
Moreau s'est rapproché.
Elle a répété, plus clairement, qu'elle voulait s'arrêter dès que la nouvelle position serait tenue par les appuis locaux. Si cela ne pouvait pas se faire dans le délai médical, l'équipe devrait sécuriser avec les moyens déjà en place. Tardieu a transmis. Il n'y aurait pas de promesse supplémentaire obtenue dans la dernière minute.
La confirmation est arrivée. Le crochet avait été déplacé sous contrôle, le vérin bas posé, les charges reprises. Une faible réponse persistait au nouvel endroit. Moreau a terminé la séance. Il lui a rappelé qu'elle était dans son lit, à Brest, puis lui a posé des questions simples.
On n'a pas envoyé un ordre d'extinction au crochet. Son activité résiduelle était observée par l'équipe locale, avec les appuis mécaniques qui devaient tenir même si elle cessait. La mine continuait sans Lise.
Elle a demandé une fois si le passage était ouvert. Moreau lui a dit qu'on l'informerait. Elle a attendu, incapable de décider si cette attente était la preuve de sa liberté ou ce qu'il y avait de plus difficile à supporter dans cette liberté.
Mateo est sorti le premier. Rocío a laissé passer Luis avant elle. Les messages rapportaient les visages gris, une épaule blessée, les pleurs d'un homme dans les bras d'un sauveteur.
Marina se trouvait derrière l'ancien accès. Il a fallu dégager une conduite et ouvrir une porte que le plan ne montrait plus. Le crochet a conservé un effet pendant les vingt-sept minutes suivantes, soutenu par des moyens locaux qu'il ne remplaçait pas. Ana a annoncé qu'on voyait une main, puis que Marina avait pris une sangle. Le dernier message la disait dehors.
PC-01 est devenu inactif après cinquante-deux minutes au total. Il n'a plus répondu aux sollicitations suivantes. On l'a laissé en place jusqu'à ce que les responsables puissent organiser sa récupération sans danger.
Lise dormait déjà.
La rondelle
Quand elle s'est réveillée, Sorel avait un livre ouvert sur les genoux. Moreau dormait sur une chaise, la bouche entrouverte. Il lui a fallu quelques secondes pour reconnaître l'endroit et comprendre que personne ne lui demandait encore quelque chose.
— Les quatre ?
Sorel a fermé le livre.
— Les quatre sont sortis vivants.
Lise a attendu la joie. Elle est venue lentement, mêlée au désir de se rendormir. Elle n'en avait pas honte. Les personnes sauvées n'avaient pas besoin qu'elle ressente correctement leur sortie.
Moreau s'est réveillé et a repris son examen. Elle a hésité sur la date. Ils avaient attendu le transport, traversé deux nuits différentes, reçu des messages dont l'heure locale ne ressemblait pas à celle de la chambre. Il l'a réorientée, puis lui a demandé ce qu'elle sentait.
Elle a cherché l'impression ancienne, la possibilité de retourner sous une masse en rêve, cet accès qu'elle n'ouvrait pas à volonté mais qu'elle croyait toujours pouvoir retrouver. Il restait des formes, des souvenirs de gestes. La grande prise était plus lointaine, ou absente.
Elle ne savait pas si elle avait perdu quelque chose, si elle était trop épuisée pour l'atteindre, ou si son corps avait cessé de la laisser aller jusque-là.
Sorel n'a pas annoncé que cela reviendrait. Moreau n'a pas donné de nom médical à une faculté qu'il ne savait pas mesurer. Ils ont convenu de ne rien tenter pour la retrouver ce jour-là.
Tardieu lui a proposé de voir les images du secours. Lise a accepté. Le crochet était presque invisible dans la poussière. Les vérins, les mains et les casques prenaient davantage de place.
Marina, assise au sol sous une couverture, regardait hors champ avec une colère intacte. Elle avait demandé qu'on photographie la plaque du niveau sept et la marque de craie. Sans ces images, disait-elle, la compagnie nierait le passage par lequel elle était sortie.
Lise a regardé la photographie de la plaque. Elle avait passé tant de temps à lutter contre les copies de ses propres pages qu'elle éprouvait une reconnaissance étrange envers celle-ci.
Le compte rendu a conservé les quatre noms, les responsabilités des secours locaux et les contradictions entre les plans transmis et les lieux. Il ne validait pas les pratiques de l'exploitant. Les familles étaient informées de ce qui serait rendu public.
L'entreprise a nié une galerie non déclarée, puis parlé d'une ancienne zone de maintenance, puis reproché à Marina d'être entrée dans un secteur où elle n'aurait pas dû se trouver. Nadège a disposé les trois versions côte à côte dans le dossier. Elle n'a trouvé aucun commentaire qui les accuse mieux que leur ordre d'arrivée.
La France a voulu préciser son rôle. Ségur a fini par écrire : La France a permis l'acheminement. Aurenne a défini les conditions. Les secours locaux ont extrait. Khellaf a fait conserver, avec cette phrase, l'accord du pays concerné et les noms des interlocuteurs de terrain. Le partage des rôles n'avait pas besoin de devenir une nouvelle façon de les effacer.
Trois semaines plus tard, la première formation de part commune a eu lieu dans un ancien hangar de Brest. Des pompiers, des agents portuaires, deux infirmières de bloc, une ingénieure hospitalière et des techniciens travaillaient autour de six prototypes. Aucun ne donnait encore une réponse assez régulière pour justifier une mise à disposition courante.
La fiche disait : Marge de secours, non levée autonome. Les appuis mécaniques portaient les charges d'essai. On apprenait d'abord ce qu'il faudrait faire en l'absence de toute réponse.
Lise assistait depuis une chaise, une couverture sur les genoux malgré la douceur de l'après-midi. Elle relisait des dessins, corrigeait des notices, regardait les mains des personnes qui découvraient le matériel. Elle ne touchait pas les crochets. C'était sa décision, et elle la détestait par moments.
La grande prise n'était pas revenue. Certains matins, elle croyait en reconnaître l'approche ; elle n'allait pas vérifier chaque fois. Elle dormait davantage. Son désir revenait aussi, sans rapport avec les essais : la chaleur d'un souvenir, une jalousie absurde devant un couple sur le quai, l'envie du corps de Hassan qu'elle retrouvait avant son visage. Un soir, elle a affiché son numéro sans l'appeler, puis éteint l'écran. Elle n'avait pas renoncé à l'appeler. Elle avait seulement laissé cette possibilité hors des décisions du jour.
L'enveloppe de Marina est arrivée par la voie diplomatique. Une photo de la plaque, une lettre en espagnol sur du papier quadrillé, un morceau de craie emballé et une rondelle sale. Tardieu a proposé d'examiner la rondelle. Lise a demandé de commencer par lire.
Marina remerciait les sauveteurs, nommait Mateo, Rocío, Luis et Ana, puis Aurenne. La craie venait du repère de l'ancienne galerie. La rondelle avait été récupérée lors du démontage d'un des vérins qui avaient repris la charge.
L'entreprise reconnaissait l'accident, toujours pas son travail. Sa sœur gardait les articles de presse. La dernière phrase disait : Sur leur registre, je ne suis toujours pas descendue.
Khellaf a demandé qu'on sollicite Marina avant d'annexer la lettre au compte rendu. Lise ne pouvait pas autoriser cette nouvelle utilisation à sa place. Elle a posé la traduction près de l'original et regardé les quatre objets, dont aucun ne réglait ce que la phrase décrivait.
Le soir, elle a appelé Jeanne. La visite dont elles parlaient depuis si longtemps a enfin pris une date. Deux jours plus tard, sa mère et Marianne étaient à Brest.
Jeanne avait refusé la visite technique.
— Je viens voir ma fille. Ton pays attendra.
Elles se sont retrouvées dans une salle ordinaire près du port. Marianne avait apporté des gâteaux. Delaunay attendait dehors. Lise est arrivée en retard parce qu'elle avait voulu connaître le résultat d'un essai interrompu.
Jeanne l'a regardée.
— Tu as maigri.
— Bonjour maman.
Elles se sont embrassées. Le manteau de Jeanne sentait la lessive et le train. Lise a gardé un instant la main sur son bras, surprise par cette présence qu'elle avait tellement imaginée dans les salles où sa mère n'était pas.
Jeanne a demandé si elle dormait, si elle mangeait, puis parlé de Marina vue aux informations. Elle avait trouvé bon que la jeune femme ait encore l'air furieuse.
— Ils n'ont pas beaucoup parlé de toi.
— Tant mieux.
— J'ai pensé pareil. Après, j'ai été vexée.
Marianne a ri. Jeanne a remué son café.
— Je veux qu'on te laisse tranquille. Je veux aussi qu'on sache ce que tu as fait. C'est idiot.
Lise a commencé à dire qu'elle n'avait pas fait cela seule. Sa mère l'a arrêtée.
— Je sais. Tu as quand même le droit d'y être pour quelque chose.
Elle a laissé la remarque sans réponse. Depuis des semaines, elle cherchait à ne plus être celle autour de qui tout se décidait. Elle n'avait pas besoin de disparaître entièrement pour y parvenir.
Après le café, elles ont marché sur le quai. On ne voyait pas la barge depuis cet endroit. Un cargo avançait vers la sortie du port. Jeanne a demandé s'il flottait encore normalement. Lise a répondu oui.
— Tant mieux.
Marianne s'était arrêtée quelques pas derrière pour un appel. Delaunay leur laissait de la distance. Lise avait mis la rondelle dans sa poche et la sentait contre sa cuisse à chaque mouvement.
Près d'un bollard, elle s'est arrêtée pour laisser sa mère rattraper son pas. Le métal était froid sous sa main. La tentation de chercher ce qu'elle aurait pu sentir autrefois est venue, puis passée. Elle n'avait pas besoin de transformer cette promenade en un nouvel essai.
— Ça va ? a demandé Jeanne.
— Oui.
Elle ne voulait pas dire que tout était réparé. Elle n'avait plus besoin de cacher autre chose derrière le mot, pour cette minute-là.
Elles ont repris leur marche. Marina respirait dehors et son nom manquait encore au registre. Lise y pensait sans chercher une phrase plus vaste que cette injustice précise.
Dans sa poche, la rondelle heurtait doucement la couture.
Fin du manuscrit
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RomanSon, le roman-son créé par Pab San — Découvrir la définition et Résonance.
Sommaire
- Chapitre 1 — La gueuse
- Chapitre 2 — L'appartement vide
- Chapitre 3 — Le mardi témoin
- Chapitre 4 — Sous scellés
- Chapitre 5 — Claire Tardieu
- Chapitre 6 — Le dossier
- Chapitre 7 — Brest, provisoirement
- Chapitre 8 — La preuve sans public
- Chapitre 9 — Le contrat moral
- Chapitre 10 — La première entorse
- Chapitre 11 — Les copies mortes
- Chapitre 12 — Le sommeil organisé
- Chapitre 13 — La France au centre du jeu
- Chapitre 14 — Le monde change de forme
- Chapitre 15 — Le corps de Lise
- Chapitre 16 — La sécession impossible
- Chapitre 17 — Le territoire sans sol
- Chapitre 18 — Le traité de Brest
- Chapitre 19 — La citoyenneté rare
- Chapitre 20 — Le refuge des meilleurs
- Chapitre 21 — Le miroir français
- Chapitre 22 — L'injustice parfaite
- Chapitre 23 — Le test français
- Chapitre 24 — Ce qui retient le monde
- Chapitre 25 — Le prix de la levée